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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/494

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

rétablissement et de rendre grâce au Seigneur. Tu lui recommanderas de s’arrêter sous les fenêtres d’Eselskopf, et de trompetter jusqu’à ce qu’il arrive, ei qu’il entende que toutes ses gueuseries n’ont servi à rien… que je me moque de lui, et que je vais boire du vin, du vieux vin… tout ce qu’il y a de mieux en fait de Rudesheim afin de rattraper le temps perdu. Va, Christian, et reviens vite, car Grédel ne peut pas manquer de nous préparer une bonne friture, pour célébrer mon rétablissement ; il me semble déjà entendre le beurre dans la poêle. Ha ! ha ! ha !

— Sébaldus, dit Grédel d’un ton de reproche, prends garde ; il ne faut pas recommencer tout d’un coup.

— Ne crains rien, femme, je sais ce qu’il me faut pour me conserver. Je n’ai plus envie de boire de l’eau, et puis la mère Rasimus sera là pour m’avertir. Allons, déguerpissez, que je me lève ; — vive la joie ! »

Tout le monde alors sortit, causant de ces événements merveilleux, de la générosité de maître Sébaldus, et du bonheur de Trievel, qui se trouvait tout à coup élevée au pinacle de la gloire, n’ayant qu’un vœu à faire pour être riche. On ne se lassait point d’admirer ces choses, et la nouvelle s’en répandit aussitôt dans la cour des Trabans.


VII


Trievel Rasimus habitait une petite cassine, à cinquante pas sur la gauche du Jambon de Mayence. Cette cassine était recouverte de vieilles planches moisies, de quelques tuiles disjointes et d’un morceau de tôle en forme de cheneau, où passait la pluie comme dans une écumoire ; elle avait deux lucarnes à fleur de terre, garnies d’un vitrail de plomb nacré par la lune.

Contre les murs décrépits, la vieille ravaudeuse suspendait aux beaux jours toutes ses guenilles : ses vieux casaquins, ses jupons rapiécés, ses chapeaux, ses bas et ses savates.

Elle accrochait aussi aux jambages vermoulus de sa porte, dans une petite cage d’osier, son merle Jacob, un oiseau superbe au large bec jaune, aux yeux luisants comme des perles d’agate, et qui chantait l’air « J’ai du bon tabac » jusqu’à la première reprise. Ces cinq ou six notes, sans cesse répétées d’une voix sonore, éveillaient tous les échos de la cour et formaient une sorte d’harmonie avec le tic-tac du marteau de Toubac, le sifflement de la roue du gagne-petit Paulus, le chant nasillard du vannier Karl Bentz, qui tressait ses corbeilles, et les mille bruits, les mille rumeurs de l’antique cloaque.

Jacob était en quelque sorte le chef d’orchestre des grillons, des bourdons, des savetiers, des vanniers, des rémouleurs, des marchands d’amadou, des vieilles commères bavardes, et des enfants criards de tout le voisinage. C’était le dieu familier de l’endroit, la première voix du printemps, le dernier soupir de l’automne. Quand Jacob ne chantait plus, tout se taisait ; la neige encombrait les petites lucarnes, il y avait de la boue dehors, on grelottait au coin du feu. Quand il se remettait à siffler « J’ai du bon tabac, » il suffisait d’ouvrir sa porte pour voir le soleil, le beau soleil trébucher du haut des toits dans la cour fangeuse, et vous dire en riant : « Me voilà de retour ! Regardez là-haut, les violettes fleurissent, les dernières neiges fondent sous les haies du Bocksberg. »

Aussi la vieille Rasimus aimait son merle plus qu’il n’est possible de le dire ; elle le nourrissait de fromage blanc et nettoyait sa cage tous les matins.

Du reste, rien de simple comme l’intérieur de la cassine : le grabat au fond, à droite le bahut ; au-dessus du bahut, une petite Vierge habillée de soie toute passée, et couronnée de macaroni jaune ; à gauche, le merle rêveur dans sa cage ; les lapins qui grignotent dans l’ombre ou se promènent, la queue en trompette, sous le lit ; enfin les guenilles suspendues à des clous.

C’est là-dedans que vivait Trievel, depuis trente-cinq ou quarante ans. Elle n’aurait pas changé sa baraque pour un empire, et je crois qu’elle n’avait pas tout à fait tort, car ce qui fait valoir les choses, ce sont les souvenirs qui s’y rattachent. Or, la baraque de Trievel lui rappelait de fort jolis moments ; elle n’avait pas toujours eu le nez rouge, l’excellente femme, et le merle n’avait pas toujours chanté seul à la maison. Pauvre Trievel, rien que de se courber sous la petite porte, tous les airs de sa jeunesse lui revenaient comme un songe, et, sans le vouloir, elle en fredonnait des bribes, tantôt mélancoliques, mais le plus souvent joyeuses, surtout quand elle sortait de la taverne.

On pense bien que ce jour-là Trievel n’était pas triste, bien au contraire ; elle riait et se dandinait en traversant la cour, et quelques finauds du voisinage, feignant de ne pas savoir la nouvelle, lui disaient en passant : « Hé ! mère Rasimus, comment ça va-t-il ce malin ? Vous ne prenez pas une prise ? »