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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/491

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

« Eselskopf… bien vite ! il faut chercher Eselskopf. »

Et comme elle ouvrait la porte, la mère Rasimus, qui venait la relever, lui apparut dans l’escalier de la galerie.

« C’est le Seigneur qui vous amène, Trievel, s’écria la pauvre femme.

— Quoi ! qu’est-çe qui se passe ? » demanda la vieille sans trop s’émouvoir, sachant combien dame Grédel était peureuse.

Sébaldus, qui de son lit entendait tout, s’écria

« Hé ! Trievel, il se passe que ma femme perd la tête. Grédel, n’as-tu pas honte d’effrayer les gens ? Va… je te croyais plus de bon sens. » :

La mère Rasimus était montée, et les mains sous son grand châle replié, les franges jaunes de son bonnet pendant jusque sur les sourcils, elle regardait Sébaldus en souriant.

« Mais cet homme-là se porte comme un charme, ficelle. Qu’est-ce que vou6 me chantez donc, dame Grédel ? il n’a jamais été plus frais, plus réjoui. Hé ! Fridoline, venez donc voir, il a rajeuni de-vingt ans depuis hier, le pauvre cher homme ! »

Fridoline accourut en petite jupe blanche, puis Christian, qui venait justement d’arriver pour avoir des nouvelles, puis Kasper, le garçon tonnelier, Sofiayel, la cuisinière ; et Sébaldus, le teint coloré, souriait à tout ce monde, comme un gros poupon qui s’éveille et regarde autour de son berceau, tout émerveillé :

« Ha I ha ! ha ! fit-il enfin, le temps des légumes est passé ! Hum ! hum ! ça va bien… ça va très-bien ! »

Puis, regardant la mère Rasimus, ses gros yeux se troublèrent ; il lui tendit la main sans rien dire ;

« Est-ce que vous voulez me tâter le pouls ? demanda la vieille en riant.

— Non, Trievel, non, grâce au ciel, tu n’as pas besoin qu’on te tâte le pouls, pour savoir que tu as bon cœur, Dieu merci ! Je veux seulement t’embrasser, Trievel ; viens, que je t’embrasse. »

Et la vieille, émue à son tour, dit :

« Si ça peut vous faire plaisir, monsieur Dick, moi je ne demande pas mieux ; vous êtes un bel homme, il n’y a pas de honte. »

Et ils s’embrassèrent.

Grédel restait stupéfaite.

Alors le bon maître de taverne, se remettant un peu, s’écria :

« Grédel, Fridoline, regardez cette bonne vieille Trievel Rasimus ; regardez-la bien, c’est elle qui m’a sauvé la vie. Vous vous rappelez comme j’étais encore hier faible, minable et pâle ; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines : c’est ce gueux d’Eselskopf qui m’avait mis dans cet état. Ah ! j’ai réfléchi depuis hier, j’ai pensé à bien des choses ; les coups de bâton du père Johannes n’étaient rien, qu’est-ce qu’il m’aurait fallu ? un cataplasme sur le dos, oui, un simple cataplasme, et au bout de trois ou quatre jours, on n’aurait plus rien vu que des lignes jaunes et vertes, comme lorsqu’on reçoit un coup sur la figure. Au lieu de ça, ce gueux de médecin a voulu me dessécher le corps, pour dire à tous les bons vivants de Bergzabern : « Voyez cet homme maigre, long, jaune, qui passe en toussant, qui n’a ni bras, ni cuisses, ni mollets, ni rien, et qui ressemble à un manche à balai, c’est Frantz Christian Sébaldus Dick, le gros Sébaldus, vous savez, celui qui était si gros ; c’est le même, je l’ai sauvé : sans moi, sans mon eau claire, il était mort… Que cela vous serve d’exemple ! » Et l’on aurait eu peur, tout le monde aurait bu de l’eau, et Eselskopf aurait écrit de gros livres sur mon histoire, sur l’eau, sur les légumes ; il aurait été fier, et on l’aurait appelé à Vienne, à Munich, à Berlin, pour guérir tous les gens un peu gros. Ah I j’ai bien réfléchi… oui, c’est ça… Le bandit… qu’il arrive !… Heureusement son coup est manqué… et c’est à elle, c’est a Trievel que je dois mon bonheur, ma santé, ma vie… tenez ! »

Il tira une gourde énorme du placard, et la levant d’un air de vénération :

« C’est avec ça qu’elle m’a guéri ! O Rasimus, Rasimus, je n’oublierai jamais que je te dois la lumière du jour ! — Toi, Grédel, je ne t’en veux pas, tu es la bête du bon Dieu ; Eselskopf t’avait fait croire que l’eau et les légumes allaient me sauver, tu l’as cru, je ne puis pas t’en vouloir ; mais qu’il revienne, lui, qu’il revienne, j’aurai quelque chose à lui dire ea particulier ! »

Le brave homme reprit haleine ; puis, regardant Fridoline, qui pleurait de joie au pied du lit, il lui fit signe d’approcher et la tint longtemps serrée sur son cœur en silence. Christian n’était pas le moins ému de cette scène ; maître Sébaldus le vit immobile et pâle à l’angle de la fenêtre.

« Hé ! garçon, fit-il, approche donc un peu… Tu ne m’as pas abandonné… tu es venu tous les jours savoir de mes nouvelles… Sois tranquille… sois tranquille… Sébaldus Dick n’est pas ingrat. J’ai quelque chose pour toi qui te fera plaisir. »

Il regarda Fridoline encore penchée sur son épaule, et Christian se prit à trembler si fort,