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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/490

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

toute autre chose de pareil ! Ce sont des choux, de l’oseille, des épinards qu’il me faut. Mais allez-vous coucher. Trievel, dis donc à Grédel d’aller se coucher ; de la voir toujours veiller auprès de moi, ça me fait de la peine. Et cette pauvre petite Fridoline, comme elle a les yeux rouges ! Viens m’embrasser, mon enfant, viens embrasser ton bon père, et puis va dormir. N’est-ce pas, Trievel, que j’ai raison ?

— Oui, monsieur Dick, je l’ai déjà dit cent fois à dame Grédel ; elle se tue, il lui faudrait un peu de repos. »

Grédel alors, sans savoir pourquoi, se prit à concevoir une vague défiance.

« Fridoline a veillé la moitié de la nuit dernière, dit-elle, Trievel veillera demain ; à chacun son tour. Que tout le monde aille se coucher, je resterai ce soir.

— Mais, dit Sébaldus, ça me gêne qu’on veille auprès de moi, ça m’empêche de dormir ; cette chandelle-là m’ennuie.

— On la mettra derrière le rideau, répliqua Grédel d’un ton ferme. Bonne nuit, Trievel ; bonsoir. Fridoline. »

Bon gré, mal gré, la vieille Rasimus dut s’en aller. Avec sa finesse habituelle, elle avait compris qu’en insistant, les doutes de Grédel ne feraient que se confirmer. Elle se leva donc, et dit en bâillant :

« Eh bien, au revoir, maître Sébaldus, je ne suis pas fâchée de faire un bon somme cette nuit ; je vais m’en donner pour aujourd’hui et demain. »

Et Fridoline, ayant embrassé son père, elles sortirent ensemble, tandis que la mère Grédel plaçait la lumière au rebord de la fenêtre, et reprenait son tricot.

Maître Sébaldus ne se possédait plus d’indignation et de convoitise.

« Faut-il être malheureux pour avoir une femme si bonne, se disait-il ; à force de m’aimer, elle me ferait manger des légumes et boire de l’eau toute ma vie. A-t-on jamais rien vu de pareil ! C’est pire que l’amitié du père Johannes, au moins lui voulait m’assommer tout de suite. Comment faire maintenant pour avoir la gourde ? Si je remue, si j’étends le bras, elle regardera, elle verra la chose, elle criera, elle chassera la vieille Rasimus, et moi je resterai tranquillement avec ma bonne femme d’un côté et Eselskopf de l’autre. »

Ces idées allaient et venaient dans sa tête ; il entendait les aiguilles du tricot poursuivre ! leur jeu sans relâche, il voyait le profil de Grédel se dessiner contre le rideau, il écoutait le tic-tac de l’horloge, et son impatience grandissait de seconde en seconde.

« Au nom du ciel 1 Grédel, dit-il au bout d’une heure, je t’en prie, va te coucher. De te voir veiller comme cela, ça me crève le cœur. Tu maigris, tu n’es plus la même… Tu finiras par tomber malade. »

11 parlait d’un ton si naturel et si tendre, que Grédel en fut touchée.

« Ne pense pas à moi, Sébaldus, dit-elle, tâche seulement de dormir. »

Un mouvement de colère prit le gros homme, mais il se contint et dit avec expression : « Tu ne peux pas t’imaginer, Grédel, comme tu me ferais plaisir de te coucher. Je me sens tout à fait bien ; mais de te voir là, ma pauvre femme, ça me tourne le sang ; je me dis en moi-même : « Comme elle est bonne, Cette pauvre Grédel ! comme elle se fatigue à cause de moi ! » Va donc te coucher, au nom du ciel ! Tiens, voilà onze heures qui sonnent ; si tu te couches, je vais m’endormir tout de suite. »

Grédel, vraiment épuisée de fatigue, finit par céder. Elle déposa son ouvrage et s’étendit sur un lit de repos, en face de l’alcôve, en disant . « Tu le veux, Sébaldus, je vais donc tâcher de dormir un peu, mais s’il te fallait quelque chose…

— J’appellerai… je crierai. — Tu n’auras pas besoin de crier, dis seulement « Grédel ! » et je serai là. »

L’excellente femme ayant soufflé la lumière, Sébaldus attendit encore un bon quart d’heure ; puis, tout doucement, tout doucement, il s’empara de la gourde et but à sa satisfaction. Après quoi, tout glorieux de son triomphe et riant en lui-même, il ramena la couverture sur son épaule et se prit à ronfler comme un bienheureux.

Il faisait grand jour lorsque la bonne mère Grédel fut éveillée par une musique étrange. Elle prêta l’oreille, croyant que Kasper, le garçon de taverne, chantait, en rinçant ses chopes et ses canettes, ce qu’il faisait tous les matins vers six heures ; mais quelle ne fut pas sa surprise d’entendre maître Sébaldus lui-même fredonner la chansonnette de Karl Ritter :

Ah ! qu’on est bien sous la treille !
Tra deri dera, tra deri dera lallà !

« Seigneur Dieu ! s’écria-t-elle, Sébaldus devient fou ! »

Mais lui, d’un ton calme, répondit :

« Fou, Grédel, oh ! que non ; quand j’ai fait venir Eselskopf, à la bonne heure ? j’étais fou ; mais à cette heure, j’ai repris mon bon sens. Tra deri dera ! »

Malgré cette assurance, Grédel bégayait en mettant ses jupes à la hâte :