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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/49

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

Et les assistants, non moins indignés que le disciple de Mathéus, seraient tombés sur Pelsly, sans la présence de M. le maire.

Cependant l’illustre philosophe avait eu le temps de se remettre, et comme son cœur se gonflait de douleur, en songeant qu’il allait perdre le fruit de tant d’efforts et de sacrifices, il résolut de se défendre.

« Monsieur le maire, dit-il en s’efforçant d’être calme, monsieur le maire, j’entreprendrai avec d’autant plus de confiance de me justifier devant vous, que je sais que depuis plusieurs années vous gouvernez cette province. Il vous est facile de savoir qu’il n’y a pas plus d’un jour que je suis à Haslach, et cet anabaptiste ne m’a point trouvé disputant avec personne ni amassant le peuple, soit dans les églises, soit dans les temples, soit sur les places publiques… Et il ne saurait prouver aucun des chefs dont il m’accuse. Il est vrai, et je le reconnais devant vous, que selon cette philosophie, qu’il appelle séditieuse, je sers le Dieu de Pythagore, espérant en lui, comme cet anabaptiste espère lui-même, et le connaissant comme il le connaît. C’est pourquoi je travaille incessamment à conserver ma conscience exempte de reproches, et, comme elle m’ordonne de répandre la lumière par tous les moyens possibles, je me suis mis en route dans ce but honorable, quittant le toit de mes pères, mes amis et tout ce qui m’est le plus cher au monde, pour remplir mes devoirs. Permettez-moi donc de rester en ce lieu seulement un jour encore ; il ne m’en faudra pas davantage pour convertir toute la ville aux vérités anthropo-zoologiques.

— Raison de plus pour que vous partiez tout de suite, interrompit le maire ; au lieu de vingt minutes, je ne vous en donne plus que dix. »

Et se tournant vers l’anabaptiste :

« Pelsly, dit-il, allez chercher les gendarmes ! »

À ces mots Frantz Mathéus sentit sa nature de lièvre reprendre le dessus.

« Ô monsieur le maire… monsieur le maire… s’écria-t-il les yeux pleins de larmes, la postérité vous jugera sévèrement. »

Puis il sortit en silence.

Pendant quelques secondes tous les assistants furent émus de cette scène.

Coucou Peter promenait des regards désolés sur la table, il ne savait à quoi se résoudre. Tout à coup il se leva en s’écriant avec force :

« La postérité vous jugera sévèrement, monsieur le maire… Tant pis pour vous !… »

Ce disant, il enfonça son chapeau sur l’oreille, croisa ses mains derrière le dos, et sortit majestueusement par la même porte que maître Frantz.

Après le départ de Coucou Peter, il se fit un grand tumulte. Jacob Fischer, homme sensuel et naturellement avide d’argent, se souvint que Coucou Peter et Mathéus avaient loué le hangar, qu’ils avaient donné deux picotins d’avoine à Bruno, et qu’ils avaient mangé non-seulement à quarante sous par tête, mais que le dîner de Hans Aden et de dame Thérèse était aussi sur leur compte.

Il courut donc après Coucou Peter en criant :

« Halte ! halte ! on ne part pas comme cela ! on paye avant de partir ! »

Et tous les assistants suivaient l’aubergiste, avec une curiosité singulière des événements qui allaient se passer.

En arrivant sur l’escalier de la cour, ils virent maître Frantz qui sortait du hangar, tenant Bruno par la bride, et Coucou Peter qui marchait derrière lui avec la selle, la valise et le reste, se dépêchant de charger le tout pour s’en aller, car il appréhendait qu’on ne voulût les retenir.

Jacob Fischer poussa un cri d’indignation et descendit quatre à quatre.

« Vous ne partirez pas ! vous ne partirez pas ! criait-il, ce cheval me répond de vous ! »

Et plein de fureur, il voulut arrêter Bruno ; mais Coucou Peter, le repoussant avec force, saisit un bâton derrière la porte de l’écurie et s’écria :

« Arrière ! il n’y a rien de commun entre vous et moi ! »

Jacob Fischer s’acharnait à la bride, et Mathéus disait avec douceur :

« Remets ton bâton derrière la porte, cher disciple, remets ce bâton en son lieu ! »

Coucou Peter n’avait pas l’air de vouloir obéir ; mais quand il vit le monde entrer par la porte cochère et descendre l’escalier, il se rappela les leçons psychologiques d’Oberbronn et se résigna.

Presque au même instant une foule nombreuse environna le cheval, l’illustre philosophe et son disciple.

Chacun racontait l’événement à sa manière, et Mathéus n’était pas sans une émotion profonde, en entendant tous ces cris, toutes ces paroles, toutes ces explications ; car si les uns l’approuvaient, d’autres le blâmaient hautement de vouloir partir sans payer.

Là se trouvaient Jacob Fischer et sa femme, la grosse Orchel et la petite Katel, Hans Aden et dame Thérèse, Kasper Siébel, fils de Ludwig, Siébel le forgeron, Passauf le garde-champêtre, avec son grand chapeau de gendarme, l’ana-