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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/489

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

vers le mur, fit semblant de dormir, et la vieille se rassit au coin de la fenêtre.

Ce n’étaient pas seulement Grédel, Fridoline et Christian qui montaient à la chambre, c’était aussi le docteur Eselskopf, qui venait faire sa visite.

« Il dort, » dit la vieille à voix basse.

Eselskopf, inclinant la tête, posa son tricorne sur la table et sa canne dans un coin ; s’approchant du lit, il leva doucement la couverture et prit le pouls du malade. Tout le monde le regardait ; il semblait tout étonné, et, se retournant au bout d’une minute :

« Qu’avez-vous donné à monsieur Dick ? fit-il ?

— De l’eau et de l’oseille, répondit la mère Grédel.

— Rien que de l’eau et de l’oseille ?

— Oui, monsieur le docteur. »

Il reprit le pouls et réfléchit.

« C’est vraiment étrange, je le disais bien, l’eau est encore trop nourrissante ; Ce fait mérite d’être consigné dans les Annales médicales du Hundsrück. »

Et les lèvres serrées, le front soucieux, tout à coup il sortit, oubliant son tricorne. Christian courut après lui :

« Hé ! monsieur Eselskopf, vous oubliez votre canne et votre chapeau. Que faudra-t-il faire aujourd’hui ? vous n’avez pas tracé d’ordonnance.

— Ah ! vous réduirez les épinards de moitié et vous ne donnerez pas tant d’eau ; l’eau est délicieuse, excellente, mais il ne faut pas en abuser.

— C’est tout ?

—Oui, je repasserai demain ; il faut que je réfléchisse. »

Eselskopf s’en alla.

Tous les assistants étaient inquiets, surtout la vieille Rasimus, qui ne pouvait se défendre d’admirer la pénétration du docteur.

« Il en sait pourtant plus que je ne croyais, » se disait-elle.

Malgré cela, comme maître Sébaldus n’éprouvait aucun inconvénient de la chose, et Grédel s’étant installée dans la chambre, la bonne vieille se mit en devoir d’aller chercher de l’eau du Sonneberg, selon sa promesse.


VI


Trievel Rasimus n’était pas sortie depuis un quart d’heure, que maître Sébaldus, grâce à la bonne eau qu’il avait bue, dormait profondément. Jusqu’à huit heures du soir, le brave homme ne fit que rêver de vendanges, de combats de coqs, de fêtes, de noces et de festins. Tantôt il se voyait en face d’un magnifique pâté à la croûte brune, qui répandait une odeur délicieuse, et dont il creusait les flancs avec jubilation. Tantôt, debout sur le char des vendanges, entre les grandes tonnes cerclées de fer, et couronné de pampres, il levait sa large coupe pleine d’un vin écumeux, et célébrait la gloire du dieu Soleil ; le père Johannes, à côté de lui, comme un vieux faune attaché à la famille, faisait danser dans ses mains la petite Fridoline ; et Christian, derrière le char, sa toque sur l’oreille, et les joues gonflées, tirait des airs amoureux d’une longue trompe d’écorce. Puis tout à coup il se retrouvait dans l’antique cour des Trabans, au milieu des cages d’osier ; son coq, le Petit-Vigneron, venait de remporter une grande victoire sur l’Amiral-Hollandais du bourgmestre Omacht, et l’air retentissait de mille cris d’enthousiasme.

Au milieu de ces rêves joyeux, des paroles confuses trahissaient l’agitation du brave homme ; la mère Grédel et Fridoline n’étaient pas sans inquiétude. Mais vers le soir sa respiration devint calme et régulière, puis douce comme celle d’un enfant.

Enfin, sur le coup de huit heures à l’église Saint-Sylvestre, il s’éveilla, bâilla, détira ses bras, et dans le moment même ses yeux se rencontrèrent avec ceux de la vieille Rasimus, déjà de retour, et qui tricotait au coin de la fenêtre. Elle lui fit signe, d’un clin d’œil expressif, que la gourde était dans le placard, et cela le remplit d’une satisfaction inexprimable.

« Grédel ! fit-il.

— Ah ! te voilà éveillé.

— Oui, et je me sens tout à fait bien ! Cet Eselskopf est un savant homme, il m’a sauvé. Maintenant, vous pouvez aller vous coucher tranquillement, je n’ai plus besoin de vous. »

Il disait ces choses afin d’écarter Grédel et Fridoline, pour s’emparer de la gourde.

« Tu n’as pas envie de manger ?

—Si, je mangerais bien une andouille, une omelette au lard, une…

— Une andouille ! s’écria la mère Grédel ; Seigneur Dieu, tu perds la tête ; tant que tu auras des idées pareilles, Sébaldus, tu ne seras pas guéri. »

Le brave homme comprit qu’il venait de commettre une grande imprudence, et s’efforçant de rire :

« C’est une plaisanterie, fit-il, pour voir ce que tu dirais, Grédel. Dieu me garde de vouloir manger une andouille, du boudin, ou