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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/486

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

pas sa fureur !… C’est le Seigneur lui-même… c’est l’ange du Seigneur qui m’a puni de mes péchés innombrables, de ma paresse, de mon ivrognerie, de ma gourmandise, de mes blasphèmes contre son saint nom. Jamais le père Johannes n’aurait eu cette force tout seul. Son bâton m’entrait dans le dos comme un sabre ! Maintenant me voilà… Que la volonté du Seigneur soit faite… Oui, que votre volonté soit faite, mon doux Jésus ! Je ne murmure pas… je reconnais votre justice… je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres !… C’est fini… je le sais bien… Il y a longtemps que la mesure était pleine… elle a débordé par ma faute… par ma très-grande faute. J’ai blasphémé… | Les tempêtes se sont déchaînées sur moi ! »

Il disait ces choses par la peur horrible qu’il avait de mourir ; on aurait juré, à le voir les mains jointes et le nez violet, que c’était un véritable saint du paradis.

« Bah ! fit Zappéri Mutz tout pâle, vous en reviendrez, maître Sébaldus ; vous pouvez encore en revenir.

— Non, Zaphéri, non ; je sais bien que ma fin approche. Tout ce que je désire maintenant, c’est que vous profitiez de mon exemple pour vous convertir, car nous menions tous ensemble une vie bien criminelle, et que vous renonciez aux faux biens de la terre. Regardez-moi : à quoi me servent maintenant mes fermes, mes vignes, mes moulins, mes caves, mes vieux vins de Rudesheim, de Markobrünner, de Johannisberg, et tant d’autres, que je réservais pour la satisfaction de ma bouche et la perdition de mon âme ? Tout cela n’existe plus pour Frantz Christian Sébaldus Dick. Hélas ! c’est la vanité des vanités ! »

Alors il se prit à pleurer en songeant à ces, choses.

Chacun se disait :

< Maître Sébaldus est un saint homme, nous ne l’aurions jamais cru, il parle comme un prophète. »

On ne pouvait rien voir de plus édifiant, surtout quand on songeait que le digne maître de taverne avait déclaré huit jours auparavant qu’il fallait être estropié du cerveau, pour croire à autre chose qu’au dieu Soleil.

Voilà comment les réflexions inspirées par l’eau claire vous ramènent un homme aux saines doctrines, et voilà pourquoi les saints anachorètes sont toujours représentés vivant de racines au milieu du désert. C’est un symbole, une sorte d’apologue en peinture.

Mais tout cela n’empêchait pas les amis du Jambon de Mayence d’être consternés d’une pareille transformation, et de faire un triste retour sur eux mêmes. « La même chose peut nous arriver, pensaient-ils ; tout le vin que nous avons bu peut tourner en vinaigre du jour au lendemain. Alors, au lieu d’être frais et vermeils, nous tomberons ensemble, comme une vessie qu’on désenfle, et ce sera, pour chacun de nous en particulier et pour tous en général, l’abomination de la désolation prédite par les saintes Écritures. »

Or, ces réflexions judicieuses ne leur paraissaient pas gaies ; au contraire, ils en devenaient tout mélancoliques, et tous, les uns après les autres, se retiraient doucement, gagnaient l’escalier, puis la cour des Trabans et la rue, et s’en allaient la tête basse, sans oser regarder ni à droite ni à gauche. Au bout de vingt minutes, maître Sébaldus restait seul dans la chambre avec la vieille Rasimus et Grédel, qui tricotaient en silence, Christian qui rêvait, et la petite Fridoline qui n’avait plus de larmes, à force d’avoir pleuré. Tous les vieux camarades étaient partis, et cela prouve que si le chanvre vert attire les moineaux et les pinsons, l’épouvantail du malheur les chasse bien vite.


V


La désertion des amis de maître Sébaldus eut un effet étrange à Bergzabern ; le bruit se répandit que toutes les prédictions d’Eselskopf s’étaient vérifiées ; que le digne maître de taverne, à force d’excès, était tombé dans un état d’affaissement incurable ; qu’il maigrissait, qu’il s’en allait, qu’il radotait, qu’il fondait comme du beurre dans la poêle. Ainsi les honnêtes gens attribuaient au vin rouge l’effet déplorable des légumes et de l’eau claire. La société de tempérance prenait racine, les adhérents du bon vin étaient en déroute, et Eselskopf, grâce à sa persévérance, triomphait sur toute la ligne.

Adieu les combats de coqs, adieu les combats d’ours et de chiens, adieu les fêtes de saint Magloire, de saint Pancrace, de saint Boniface, de saint Crépin, de saint Cyprien, de tous les saints du calendrier que maître Sébaldus avait l’habitude de célébrer avec magnificence. Adieu la fête des asperges et celle des vendanges, adieu la course des sacs, le grand concours des Biberons en automne, adieu ! « Maintenant tout est fini, » se disaient les véritables soutiens du Jambon de Mayence : les vanniers, les cloutiers, les savetiers, les gagne-petit, les chaudronniers, les marchands d’amadou, Hans Aden, Toubac, Paulus Borbès et