Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/480

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
52
LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

beauté, il faut qu’on se sacrifie pour elle. »

Et la vieille, en pensant à ces choses, se donnait des tours de reins gracieux, et souriait dans sa barbe grise ; elle croyait déjà tenir le chaudronnier sous sa coupe.

Au bout de dix minutes environ, Trievel Rasimus déboucha sur la Kapougnerstras, en face d’une maison étroite, ayant deux fenêtres grillées au rez-de-chaussée, la porte précédée de cinq ou six marches raboteuses.

« Nous y voilà ! » se dit-elle.

Et tirant sa tabatière du fond de sa poche, elle aspira d’abord une prise, s’essuya les moustaches du revers de la manche ; après quoi, grimpant les marches de la cassine, elle donna trois coups de marteau, qui retentirent au loin dans la rue silencieuse. Presque aussitôt on entendit quelqu’un remuer dans la maison.

« Eselskopf met ses savates et sa robe de chambre verte ; il a peur d’attraper un gros rhume, » fit la vieille en clignant de l’œil. Puis elle prêta l’oreille, et, n’entendant plus rien, elle se remettait à frapper de plus belle, quand une fenêtre s’ouvrit brusquement au premier, et une tête longue, jaune, maigre, les joues creuses, le front étroit, surmonté du bonnet de coton en pyramide, une grosse cravate de laine bouffante autour d’un vrai cou de girafe, et les épaules revêtues de la robe de chambre verte à larges fleurs jaunes ; bref, la tête, le cou et le bras maigre du docteur Eselskopf se penchèrent au dehors. Le digne homme, regardant dans la rue, se prit à crier :

« Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’on veut ? Vous n’avez pas besoin de frapper jusqu’à demain ; je ne suis pas sourd.

— Ah ! pardon, monsieur Eselskopf, dit la vieille ; il faut arriver bien vite chez maître Sébaldus Dick, à la taverne du Jambon de Mayence.

— Est-ce que maître Sébaldus est malade ?

— Oui, monsieur le docteur, son ami Johannes lui a donné des coups de bâton sur le dos, et le pauvre cher homme ne peut plus remuer.

— Ah ! ah ! j’avais prévu cela, fit Eselskopf, dont la longue figure jaune s’illumina de satisfaction. C’est un corps brûlé par les liqueurs spiritueuses ; maintenant il a recours à moi, quand l’incendie se déclare. Bon, bon, j’arrive. »

Et Eselskopf se retira de la fenêtre. Ce docteur, le seul de Bergzabern, aimait autant l’eau que maître Sébaldus aimait le vin. Il avait même essayé de fonder en ville une société de tempérance, pour combattre l’ivrognerie et le débordement de la chair. Mais allez donc fonder une société de tempérance en pays vignoble, en face de la cour des Trabans ! Sauf trois ou quatre goutteux, deux ou trois graveleux et cinq ou six vieilles filles quinteuses, Eselskopf n’avait pu rallier personne à sa doctrine. Il avait eu beau prédire les plus terribles accidents aux amis du Jambon de Mayence, pas un ne s’en était ému, et le pire, c’est que tous continuaient d’être gros et gras, frais, vermeils, riants et jubilants.

M. Eselskopf, maigre comme un coucou et jaune comme un citron, nourrissait une sorte de malveillance secrète contre maître Sébaldus, dont la nature plantureuse était la critique vivante de ses idées sur le vin et la bonne chère. Qu’on juge de sa satisfaction en apprenant que le gros homme avait enfin besoin de lui ; il triomphait d’avance, et voyait tous les suppôts de Bacchus embrigadés dans sa doctrine. Pendant qu’il s’habillait, la vieille Rasimus se prit à songer qu’un incendie de liqueurs spiritueuses dans l’estomac devait être quelque chose de terrible, et quand, dix minutes après, le docteur parut sur le seuil avec son vieil habit de ratine noire, sa culotte de velours, ses bas de soie et ses souliers ronds à boucles d’argent, le jonc à pomme d’ivoire sous le bras et le tricorne en tête, elle lui demanda d’un ton de confidence :

« Vous pensez donc, monsieur Eselskopf, que maître Sébaldus a le feu dans le corps ?

— Sans doute, dit-il ; voilà les effets de l’intempérance ; que ceci vous serve de leçon ! Combien de fois n’ai-je pas averti maître Sébaldus qu’il se précipitait dans un abîme sans fond et sans rivages, par l’abus du vin et des viandes succulentes ? Bien loin de m’écouter, il se moquait encore de mes avis salutaires ; il portait même l’inconvenance jusqu’à me rire au nez, en m’appelant buveur d’eau et mangeur de fromage blanc. Plût à Dieu qu’il n’eût jamais bu que de l’eau et mangé du fromage blanc ! au lieu d’acquérir cette énorme corpulence, cette face pourpre, signe d’apoplexie imminente, il se serait maintenu dans d’heureuses conditions hygiéniques ; les fluides se seraient tenus en équilibre dans ses vaisseaux, et nous ne serions pas forcés aujourd’hui d’éteindre cet embrasement colossal, qui se déchaîne spontanément comme je l’avais prévu.

« Quand on songe à ce que cet homme a bu de vin, de kirschwasser, de bière, de liqueurs de toutes sortes depuis vingt ans, il y a de quoi frémir ; on doute que toutes les eaux du Rhin et toutes les neiges de la mer Glaciale puissent apaiser l’inflammation intérieure qui le consume. C’est incroyable, c’est quelque chose d’exorbitant et de sinistre. Enfin, il faut essayer, la science nous impose le pénible de-