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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/478

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

Sébaldus remontait de la cave sombre un broc au poing, et, le déposant sur la table, s’asseyait en face de son joyeux compère, en exhalant un gros soupir : « Déjeunons, père Johannes, disait-il. Grédel, apporte des chopes. Vous allez me donner des nouvelles de ce vin-là, père Johannes ; c’est de ce vin gris clair que nous avons récolté nous-mêmes il y a sept ans ; il n’a fait que se bonifier depuis, tous les jours. En visitant ma cave du fond, sous le schlossgarten avant-hier, je l’ai vu et j’ai dit : « Toi, je te reconnais ! » C’est quelque chose de délicieux ! » Et il baisait le bout de ses gros doigts d’un air d’extase. « Nous allons voir, » répondait le capucin en retroussant ses grosses moustaches.

Maître Sébaldus lâchait quatre ou cinq boutons de sa culotte, et l’on empoignait les fourchettes. Un peu plus tard apparaissait Fridoline au haut de la vieille galerie, où s’ouvrait sa chambre ; elle s’inclinait sur la rampe, les yeux encore endormis, le petit bonnet blanc noué sous son menton rose, et le petit fichu de soie en croix sur son sein. « Eh ! bonjour, père Johannes, disait-elle. Bon appétit, papa Sébaldus. »

Et tous deux levaient la tête, l’un sa longue barbe luisante de graisse, l’autre ses joues pleines ; ils répondaient ensemble : « Bonjour, mon enfant, bonjour ! Viens donc prendre un doigt de vin, ces profcssersvurst sont délicieux. »

Elle descendait, et venait les embrasser l’un après l’autre.

Ah ! qu’ils aimaient cette enfant ! Combien de fois, depuis quinze ans, le père Johannes l’avait-il prise sur son âne Polak, lorsqu’il allait en quête ! combien de fois l’avait-il fait sauter dans ses larges mains velues ! Toute petite, il la promenait des heures entières sur les larges manches de sa robe de bure, elle sa petite joue rose contre sa joue brune, ses petites mains vermeilles dans sa barbe fauve, lui tout heureux, tout souriant, et les yeux un peu humides de satisfaction intérieure.

Il la promenait ainsi dans tout Bergzabom, dans la campagne, lui montrant de loin la ligne bleue du Rhin, qui s’éloigne dans les plaines verdoyantes, et du haut du Bocksberg, les villages innombrables, la vieille ville aux toits en équerre, les petites cours intérieures, les échoppes, les bouges ; puis, au retour, il lui faisait voir la vieille Rasimus nourrissant ses lapins, Toubac raccommodant ses casseroles, ou la mère Bével filant de la laine. Partout il s’accoudait le long des fenêtres, pour lui faire plaisir et lui donner une idée de toutes choses. — Ahi qu’il aimait cette enfant, qu’il aimait la taverne, qu’il aimait Sébaldus, et qu’il était aimé d’eux ! Tous les souvenirs de Fridoline se confondaient avec les bonnes explications du vieux capucin ; elle le voyait, elle se le rappelait partout, elle le croyait de la famille.

Après le déjeuner, vers sept heures en été, huit heures en hiver, arrivaient les autres amis du Jambon de Mayence : Hans Aden, Toubac, Borbès, la vieille Rasimus, quelquefois tous ensemble les jours de fête, le plus souvent les uns après les autres, à mesure que chacun avait fini son ouvrage. On prenait un petit verre sur le pouce, on dépêchait un plat de choucroute, on entrait, on sortait, ceux qui n’avaient rien à faire jouaient au rams, au youker, ou bien aux quilles dans la cour. Puis on dînait.

Le peintre Christian, le plus joli garçon de Bergzabern, avec sa petite toque et sa polonaise de drap vert bien serrée sur les hanches, l’œil vif, les dents blanches et la petite moustache blonde retroussée, arrivait d’habitude vers cinq heures du soir, en faisant résonner les talons de ses bottes dans la cour et sifflotant tout bas : « Que je t’aime, que je t’aime, ma tourterelle ! » Fridoline alors retirée dans sa petite chambre sous les toits, derrière ses pots de fleurs, le voyant venir, déposait aussitôt son ouvrage et descendait bien vite à la taverne. Elle était là, derrière le comptoir, quand il entrait. « Hé ! criait le brave garçon, salut, père Johannes ! salut, maître Sébaldus et tous les amis ! Une petite chope pour l’amour de Dieu, maman Grédel ! — Hé ! c’est le petit, disait Johannes ; à la bonne heure ! je commençais à croire qu’il ne viendrait pas ce soir, | et ça me faisait de la peine. »

Il regardait du coin de l’œil la petite Fridoline, qui rougissait jusqu’aux oreilles. Christian serrait la main de tout le monde ; puis, les deux coudes sur les épaules du vieux capucin, il faisait semblant de regarder la partie de Toubac, de Hans Aden ou de tout autre, sans quitter des yeux sa chère Fridoline, qui baissait ses longues paupières toute rêveuse. On ne rentrait guère chez soi avant minuit, et le père Johannes partait toujours le dernier, avec. sa grande lanterne de fer-blanc, pour l’ermitage de Luppersberg.

Je ne parle pas des jours de combats de coqs, de combats d’ours, de grand concours de pinsons en automne, de la course des sacs, de la fête des asperges et des vendanges ; ces jours-là, c’était bien autre chose encore, et la vieille Rasimus se distinguait en dansant le Hopser de Lutzelstein avec Toubac.

Telle était la vie de tous les jours ; une vie grasse, plantureuse, une existence vraiment