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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/474

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

Le jour baissait alors, mais le soleil oblique n’en était pas moins chaud. Un grand nombre de curieux se retiraient des toits ; les plus obstinés seuls restaient à se pâmer sur les tuiles. Quelques bambins s’étaient approchés des tables, et tantôt l’un, tantôt l’autre des convives leur passait son verre ou leur fourrait des küchlen dans les poches. La vieille Rasimus bégayait d’une voix chevrotante : « Ah ! maintenant… maintenant, je n’en puis plus !… Toubac, je vous ai toujours aimé !

— Et moi aussi, Trievel, » répondait le chaudronnier.

Et ils se faisaient des yeux à mourir de rire.

Partout il en était de même ; seulement les musiciens n’avaient plus de souffle, et l’ardeur de Rosselkesten commençait à se ralentir.

Or, comme on croyait le festin fini, et que plusieurs criaient : « Entrons nous rafraîchir avec de la bière ! » Voilà que du fond de la taverne s’avance un énorme pâté représentant le château de Rôthalps. Quatre garçons l’apportaient de la cuisine sur une large planche, et Grédel Dick, qui venait de mettre son bonnet à rubans roses, marchait à côté toute joyeuse. Et tandis que tout le monde soupirait, regardant ce beau pâté, le chef-d’œuvre de Grédel, et pensant qu’on ne pourrait jamais en venir à bout, on le déposa sur la table du milieu, puis deux paons farcis, ornés de leur queue en éventail, ce qui formait un coup d’œil superbe. L’orchestre se tut, et maître Sébaldus, faisant asseoir sa femme près de lui, se leva pour parler.

Le capucin Johannes, les sourcils joints en touffe à la racine du nez, les joues brunes, la barbe rousse, le gros capuchon de bure rabattu sur ses larges épaules, le contemplait en louchant d’un air rêveur, comme il arrive aux boucs quand ils regardent le soleil. Tous les autres convives, le nez en l’air, semblaient attentifs. Maître Sébaldus toussa trois fois, et dit d’une voix grasse et retentissante : « Chers compagnons, voilà bientôt vingt ans que nous menons joyeuse vie ensemble ; nous pouvons nous vanter et nous glorifier d’avoir bu des chopes, des pintes et des moos, Dieu merci !

« J’ai toujours fait en sorte de contenter tout le monde, d’avoir le meilleur vin, la meilleure bière, les meilleures andouilles, jambons, saucisses, boudins, et généralement tout ce qui peut satisfaire des gens qui jouissent d’un esprit sain et d’une bonne conscience.

Par ce moyen, la taverne du Jambon de Mayence est devenue célèbre sur les deux rives du Rhin, depuis Strasbourg jusqu’à Cologne. C’est d’abord à moi, Frantz Christian Sébaldus Dick, qu’elle le doit ; ensuite à vous, chers amis et compagnons !

« Oui, vous avez fait la réputation de ma taverne, et elle grandira dans les siècles des siècles, comme je l’espère ; car, après moi, d’autres viendront de ma race, qui ne la laisseront jamais périr. — Je suis, en quelque sorte, votre feld-maréchal, chers amis et compagnons ; nous avons gagné bien des batailles ensemble ; j’ai remporté le butin de la guerre : les moulins, les gras pâturages, les vignobles, et vous… vous… »

Maître Sébaldus ne sachant pas ce que les autres avaient gagné à cette guerre, prit son moos à deux mains et but un bon coup pour s’ouvrir les idées. Après quoi, posant sa cruche sur la table, il ajouta en riant aux éclats : « Vous avez gagné la gloire. Ha ! ha ! ha ! »

Ces paroles ne plurent pas à tout le monde, et plusieurs pensèrent qu’il voulait se moquer d’eux. Cependant personne ne dit rien, et le gros homme, émerveillé de sa propre éloquence, poursuivit :

« Regardez, chers camarades, regardez ! Voici les vignes de Frankenthal, celles de Lupersberg, celles de Rothalps, et plus loin celles de Lauterbach, et bien d’autres que l’on ne peut voir d’ici. Eh bien, vous avez gagné tout cela pour Frantz Christian Sébaldus Dick. Est-ce que dans tout Bergzabern un seul bourgeois peut se glorifier d’en avoir autant ? Non, pas même le bourgmestre Omacht ; je vous dis qu’il n’en a pas la moitié, pas le quart !

« Et cette taverne, la plus grande, la mieux fournie en nobles vins, à qui est-elle ? Et ma femme, Grédel Dick, la meilleure cuisinière du Rhingau, et ma fille Fridoline, et ma bonne santé ? — Quant aux amis, je n’en parle pas. Dieu merci, les amis ne manquent jamais lorsqu’on les régale ; lorsqu’on leur donne des combats de coqs, des fêtes et des galas, les amis vous arrivent par centaines, ha ! ha ! ha ! comme les moineaux dans les blés, comme les pinsons dans le chanvre vert : ils ont toujours trente-deux dents à votre service et une besace vide.

« Aussi je puis dire que le Seigneur m’aime, car… »

En ce moment, le capucin Johannes, dont les joues, le nez, et même les oreilles, frissonnaient depuis le commencement de ce beau discours, s’écria : « Maître Sébaldus, vous avez tort de laisser éclater votre orgueil comme vous le faites, ce n’est pas chrétien.

— Chrétien ! s’écria le tavernier, furieux d’être interrompu, je me moque bien d’être chrétien, moi. Tel que vous me voyez, je