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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/473

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.

volaille, les pâtisseries de Hunebourg, les fromages d’Ourmatt, d’Emmenthâl et de Hirschland, qui furent consommés en cette occasion mémorable.

Les garçons de taverne, en manches de chemise et tablier de cuir, couraient avec leurs brocs autour des tables, remplir les verres de Deidisheim, de Gleiszeller, d’Umstein, de Bodenheimer, selon le goût des convives ; les verres cliquetaient, les canettes tintaient, les bouteilles gloussaient ; la joie, le bonheur, se peignaient sur toutes les figures. L’orchestre du Hareng Saur, celui des Trois Boudins et du Bœuf Gras jouaient ensemble sur les immenses estrades dressées jusqu’aux toits ; le soleil chaud remplissait l’air ; on avait plaisir à se rafraîchir, et chacun, la joue rouge, l’œil ardent, la lèvre humide, taillait, déchiquetait, levait le coude, avalait, riait et criait : « Vive maître Sébaldus ! honneur à maître Sébaldus ! »

Toute la ville de Bergzabern assistait au gala ; tous les toits d’alentour étaient couverts de têtes contemplant le service splendide, respirant l’odeur des viandes fumantes, et s’étonnant que maître Sébaldus eût invité tant de mauvais gueux, quand les honnêtes bourgeois auraient consenti volontiers à l’honorer de leur présence.

On s’indignait de voir Toubac, le chaudronnier ; Hans Aden, le marchand d’amadou ; Karl Bentz, le vannier ; Nickel Finck, le vétérinaire ; Bével Henné, la cardeuse de laine ; Trievel Rasimus, la ravaudeuse ; Ildes Jacob, le savetier ; Paulus Borbès, le rémouleur, et cent autres véritables chenapans, le bonnet de travers, le chapeau râpé, les manches trouées aux coudes, la chemise débraillée, les bottes éculées, la jupe pendante, avaler des alouettes rôties, des cuisses de poulet et de grands verres de Deidisheim, comme s’ils n’eussent fait que cela toute leur vie, et lâcher les boutons de leurs culottes l’un après l’autre, pour se farcir à l’aise de crème, de kougelhof, de küchlen, de compote et de toutes les choses les plus délicates.

« Oh ! les gueux, se disait-on, comme ils mangent ! Voyez, n’est-ce pas abominable ! Ils avalent cinquante plats à la file, tandis que tant d’honnêtes gens se contenteraient d’un plat de choucroûte et d’une omelette au lard les dimanches. Ils mériteraient d’être pendus, et on leur fait encore de la musique ! »

Tout cela n’empêchait pas le banquet d’aller son train, les éclats de rire de redoubler, les bouteilles de se vider, et l’orchestre d’élever ses chœurs joyeux jusqu’au ciel. Les musiciens, sur leurs estrades, avaient trois garçons pour les servir, qui montaient et descendaient sans cesse le long de la rampe, le broc au poing. A chaque morceau, après s’être desséché le gosier à souffler dans leurs trombones, leurs cors de chasse et leurs clarinettes, ils recevaient une grande coupe de vin frais, pour s’entretenir l’haleine. Ils jouèrent le Volfort de Rastadt, le Lutzelsteiner, la Course en traîneau, les trois Hopser de Pirmesens, et les Lendlers de Creutznach.

Le vieux chef d’orchestre, Rosselkasten battait la mesure ; on aurait dit, à le voir lever son archet, appuyer la jambe, se pencher, faire des signes à droite et à gauche, que c’était le diable en personne.

Vers trois heures, on n’entendait plus qu’un immense bourdonnement d’éclats de rire, de lambeaux do musique, de trépignements, de cris enroués et d’apostrophes joyeuses : Toubac pinçait la vieille Rasimus, Hans Aden entonnait le chant des Pèlerins. Au bout de la grande table du milieu, Christian, le peintre, sa toque de velours noir sur l’oreille, ses grands yeux bleus noyés de douces larmes, regardait la petite Fridoline Dick, fraîche et rose comme une églantine, qui rougissait et baissait modestement ses longues paupières. Maître Sébaldus, en face du capucin Johannes, à l’autre bout de la table, les joues cramoisies, son triple menton boursoufflé comme un coq d’Inde, les bras nus jusqu’aux coudes, sa large panse repliée en forme de cornemuse sur les cuisses, les yeux arrondis à fleur de tête, et son gros nez, du plus beau vermillon qu’il soit possible de voir, riait à faire trembler les vitres d’alentour, et criait, en présentant sa coupe au garçon :

« Verse, Kasper, verse jusqu’au bord. Ha ! ha ! ha ! ça va bien… Buvons ! »

Et tous les autres répétaient en chœur, le verre haut :

« Buvons ! Oui… oui… il faut boire ! »

Le digne maître de taverne avait un goût particulier pour le vin rouge du Rhingau, il le préférait à tout autre, cela lui réjouissait le cœur. — Son ami Johannes, au contraire, préférait le vin blanc de Bodenheimer, et, chose étrange, plus il en buvait, plus sa joue gauche se relevait, plus il s’assombrissait ; de petites rides lui sillonnaient les tempes comme des éclairs, il riait en nasillant et bégayait :

« Ça va bien ! Que maintenant les trente-cinq mille légions de Belzébuth se déchaînent ! que la race d’Abimélech soit confondue ! que l’ange du Seigneur extermine les premiers-nés d’Égypte ! hé ! hé ! hé ! »

Puis il faisait trois ou quatre grimaces et posait sa longue mâchoire sur ses deux poings velus.