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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/472

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LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE.


LA TAVERNE
DU
JAMBON DE MAYENCE
________


I


Le 1er septembre 1840, de neuf heures du matin à six heures du soir, Frantz Christian Sébaldus Dick, maître de taverne au Jambon de Mayence, à Bergzabern, propriétaire du moulin de la Fromuhle, de la prairie de l’Eichmatt, des vignobles de Rothalps, de Frankenthal, de Gleiszeller et autres coins fameux, régala ses amis et connaissances en l’honneur de sa nouvelle acquisition des vignes de Kilian.

La taverne du Jambon de Mayence est située au fond de l’antique cour des Trabans, où l’on entre par une porte cochère, en face de la fontaine Saint-Sylvestre. Sa large toiture plate descend à quinze ou vingt pieds du sol ; une file de hautes fenêtres, étroites, à petites vitres rondes, donnent du jour à l’intérieur et s’ouvrent sur la grande cour. De ces fenêtres on voit, à droite le jeu de quilles qui longe les murs décrépits de la vieille synagogue ; à gauche , par-dessus les échoppes d’une foule de chaudronniers, de savetiers, de vanniers et autres gens de cette espèce, on découvre les pignons innombrables de la ville, avec leurs sculptures gothiques, leurs dentelures, leurs gargouilles, leurs girouettes bizarres et leurs nids de cigogne ; la flèche de granit rouge de l’antique cathédrale qui perce les nuages, et, plus loin, la côte de Frankentha couverte de vignes qui s’élèvent, d’étage en étage, jusqu’au sommet de la montagne. Tout est lumière là-haut, et quand, du fond de la cour sombre, on regarde les vignerons, la houe sur l’épaule, grimper les sentiers arides entre les vignes, ou les jeunes filles en petite jupe, les jambes nues, traîner leurs ânes, chargés de fumier, de terrasse en terrasse jusqu’à la cime des airs, vos yeux en sont éblouis.

Du haut de la côte, la cour lointaine, au milieu de ses vieilles bâtisses, produit l’effet d’une citerne ; pourtant le soleil y descend aussi tout chargé de poussière d’or, et la brise, en automne, y chasse les feuilles rouges que recueillent les pauvres vieilles, pour servir de litière à leurs chèvres.

C’est là, dans cette cour profonde, que maître Sebaldus donna son festin, et ce fut quelque chose de solennel, quelque chose de vraiment grandiose. Jamais je ne pourrai vous dépeindre ces longues tables couvertes de nappes blanches, à l’ombre des murs de la synagogue, les grandes soupières fleuronnées à ventre rebondi, les plats énormes de bœuf, de veau, de choux aux petites saucisses ; les pâtés aux larges flancs dorés, les hures de sanglier au vin blanc, les rôtis de cerf, les bouillies de gruau au sucre brun, les chapons et les cochons de lait croustillants, les gelées de