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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/471

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.

Si la mesure vaut trente francs pour Mériâne, elle les vaut aussi pour nous. Je ne suis pas pressé de vendre ; dans trois ou quatre ans, ce vin aura du prix, alors nous verrons.

« Mais il ne s’agit pas de cela. Tu sauras, Kasper, que depuis ton départ il s’est passé bien des choses ; le père Yéri-Hans est venu me demander Margrédel en mariage pour son garçon, et Margrédel a consenti : voilà l’affaire en deux mots. Moi, j’ai dit que tu avais ma parole, et que je la tiendrais malgré tout. Je ne te cache pas que Yéri-Hans est un brave et honnête homme, c’est pourquoi, si tu ne veux pas me mettre dans de grands embarras, tâche de revenir le plus vite possible. Réponds-moi d’une façon ou d’une autre.

« Je t’embrasse.

« Ton oncle, Conrad Stavolo. »

À cela, je répondis que j’aimais trop Margrédel pour faire son malheur, et que Yéri-Hans pouvait l’épouser, puisqu’il avait son amour. Ce qu’il m’en coûta pour écrire cette lettre et pour l’envoyer, je ne me le rappelle qu’en tremblant.

Cet hiver fut bien triste pour moi. Mais le printemps revient tous les ans avec ses fleurs et ses alouettes. Et quand on regarde ce beau ciel bleu, quand on sent la douce chaleur vous entrer dans le cœur, et qu’on voit les dernières neiges se fondre derrière les haies, alors on est tout de même heureux de vivre et de louer le Seigneur.

Un jour, vers le printemps, Waldhorn, son cor en sautoir, et moi, ma clarinette sous le bras, nous suivions la petite allée de sureaux derrière Saint-Hippolyte, pour nous rendre à Sainte-Marie-aux-Mines. Je songeais à Margrédel, à l’oncle Conrad, à la maison, à tout le village ; j’aurais voulu retourner là-bas, seulement un jour, pour voir de loin le pays, les montagnes, le coteau.

« Qu’est-ce qu’ils font maintenant ? me disais-je. À quoi rêve Margrédel, et l’oncle Stavolo, et… l’autre ? »

Je marchais, le front penché, quand tout à coup Waldhorn me dit :

« Kasper, tu te rappelles qu’à la fin de l’automne dernier, à Eckerswir, je t’ai parlé de Margrédel Stavolo… eh bien ! tu sauras que cette fille et Yéri s’aimaient depuis longtemps. »

Et comme j’écoutais sans répondre, il poursuivit :

« Tu connais Waldine, c’est une des nôtres, une bohémienne ; elle-même m’a dit que depuis la fête de Kirschberg, elle portait à Margrédel les paroles de Yéri-Hans. Quand personne n’était à la maison, Margrédel mettait un pot de réséda sur le bord de la fenêtre près de l’escalier, et Waldine entrait. Voilà comment ils étaient d’accord.

— Pourquoi ne m’as-tu pas raconté cela dans le temps ? dis-je à Waldhorn.

— Bah ! fit-il, ce qui doit arriver, arrive ; si Margrédel aimait mieux le canonnier que toi, c’est tout naturel qu’elle l’ait épousé, cela vaut mieux : elle t’aurait rendu malheureux ! Et puis, supposons que tu te sois marié, Kasper, je n’aurais jamais trouvé d’aussi bon clarinette que toi ; de cette manière tout est bien : nous pourrons faire de la musique ensemble, et traîner la semelle jusqu’à la fin de nos jours.


Nous pourrons faire de la musique ensemble et traîner la semelle jusqu’à la fin de nos jours.


fin des confidences d’un joueur de clarinette.