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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/470

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CONFIDENCES

dressent sur la tête : voilà pourtant l’amour de la gloire !

Yéri-Hans rentra donc avec Margrédel dans la Madame Hütte, et vous dire comme ils dansèrent, les regardsqu’ils se jetaient, la manière dont Margrédel appuyait le front sur la poitrine de ce canonnier en valsant ; comme ils sautaient, enfin tout ce qu’ils firent, je ne le puis ; mais, pour tout vous exprime, en un mot, Margrédel, par sa conduite, me lassa tellement d’elle en ce jour, que mon parti fut pris tout de suite.

« Quand même, me dis-je, Yéri-Hans s’en retournerait en Afrique, jamais je n’épouserai Margrédel ; c’est fini, je n’en veux plus ! »

Mais c’est égal, je souffrais d’un tel spectacle, et durant les trois jours de la fête, ayant perdu toute espérance, j’ose vous l’avotuer, j’aurais voulu mourir.

Ce qu’il y avait de plus triste dans tout cela, c’est l’aveuglement de l’oncle Stavolo ; Yéri-Hans était devenu son véritable dieu, il se faisait gloire de le goberger et de se promener avec lui bras dessus bras dessous, dans le village. Le grand canonnier, avait la plus belle chambre de la maison ; chaque matin ; l’oncle Conrad montait réveiller, vers sept heures, avec une bouteille de Kütterlé et deux verres qu’il posait sur la table de nuit ; on les entendait rire et causer de leurs anciennes batailles. Margrédel ne se possédait pas d’impatience, jusqu’à ce que Yéri fût descendu ; alors elle lui souriait, elle lui versait le café, elle balançait la tête avec grâce, elle sautillait sur la pointe des pieds en marchant, elle ne savait que faire pour charmer et séduire de plus en plus cet homme fort, ce beau, ce brave, ce terrible Yéri-Hans. Moi, j’étais dans la maison comme un étranger !

Enfin, au quatrième jour, las de tout cela, le matin, de grand matin, je fis mon sac, je pliai mes habits, mes chemises, tous mes effets en bon ordre, je pris ma clarinette, et vers sept heures, au moment où l’oncle montait avec sa bouteille et ses deux verres, il me rencontra dans l’escalier, le bâton à la main.

« Tiens, c’est toi, Kasper, dit-il, où diable vas-tu de si grand matin ?

— Je pars avec Waldhorn et les autres camarades, lui dis-je ; voici la saison des fêtes, il faut en profiter ; je pourrai bien rester un mois dehors.

— Ah ! bon ! fit-il. N’oublie pas les deux arpents de vigne !

— Soyez tranquille, mon oncle, je n’oublierai rien. »

Et nous étant serré la main, je descendis.

Dans le vestibule, Margrédel, impatiente de voir Yéri, passait justement avec la cafetière ; mes genoux plièrent, et d’une voix tremblante :

« Adieu, Margrédel, » lui dis je.

Elle me regarda tout étonnée.

« Ah ! C’est toi, Kasper ?

— Oui c’est moi… Adieu… Magrédel !

— Tiens… tu t’en vas ?

— Oui… je m’en vais… pour assez longtemps. »

Et je la regardai dans le blanc des yeux ; elle paraissait me comprendre et deviner que je partais pour toujours, je le vis bien à son trouble. Moi, je pleurais intérieurement ; je sentais comme des larmes tomber une à une sur mon cœur. Cependant, raffermissant un peu ma voix, je dis :

« Portez-vous bien… Soyez heureux pendant que je ne serai plus là. »

Alors elle s’écria :

« Kasper ! »

Mais elle ne dit pas un mot de plus ; et, comme j’attendais, elle ajouta tout bas, les yeux baissés :

« Je t’aimerai toujours, comme un frère, Kasper ! »

Alors moi, ne pouvant me retenir, je lui pris la tête entre les mains, et l’embrassant au front :

« Oui… oui… je sais, cela ! lui dis-je en baissant la voix ; c’est, pour ça que je m’en vais… Il faut que je parte… Ah ! Margrédel, tu m’as déchiré le cœur ! »

Et ayant dit cela, je courus sur l’escalier en sanglotant. Il me sembla entendre quelqu’un qui m’appelait : « Kasper ! Kasper ! »

Mais je n’en suis pas sûr, c’étaient peut-être mes sanglots que j’entendais.

Il n’y avait pas de monde dans la rue ; j’arrivai de la sorte aux Trois Pigeons sans que personne m’eût vu pleurer.

Le même jour, je partais avec Waldhorn et les camarades pour Saint-Hippolyte, et cette histoire est finie ! Attendez ! environ six semaines après, au commencement de l’hiver, étant à Wasselonne, je reçus une lettre de l’oncle Conrad ; la voici, je l’ai conservée :

« Mon cher neveu Kasper,

« Tu sauras d’abord que les vendanges sont faites et que nous avons cent vingt-trois mesures de vin à la cave. Cela nous a donné beaucoup d’ouvrage ; enfin, grâce à Dieu, tout est en ordre. Sur les cent vingt-trois mesures, il y en a dix-neuf à toi, je les ai mises à part dans le petit caveau, sous le pressoir. C’est un bon vin, il a du feu et se conservera longtemps. Mériâne est venu m’offrir trente francs de la mesure quand le vin était encore sur les grappes ; j’ai refusé.