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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/47

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

laquelle ayant entendu parler des miracles de l’illustre philosophe, venait se faire guérir.

La pauvre femme, portée dans son large fauteuil, qu’elle n’avait pas quitté depuis deux ans, arrivait sur les épaules de quatre pèlerins.

La foule se pressait autour d’elle et lui criait :

« Courage, Margrédel, courage ! »

Et Margrédel souriait d’un air triste, car elle avait foi dans le prophète et sentait déjà la vie tressaillir en elle.

Étant donc arrivée en face de l’auberge des Trois-Roses, la mère Jacob, qui la voyait venir de loin, ouvrit la porte de l’allée à deux battants, puis celle de la grande salle.

Et l’on vit alors cette pauvre Margrédel telle que l’avait faite la maladie, pâle, décharnée, levant ses longues mains suppliantes et s’écriant :

« Sauvez-moi, monsieur le prophète, daignez jeter un regard sur votre humble servante ! »

Et toute la foule, pressée dans le vestibule, aux fenêtres et jusque dans la salle, répétait les mêmes mots, et la confusion était extrême.

Coucou Peter, voyant cela, aurait voulu se sauver, car il n’avait nulle confiance dans les miracles de la doctrine, et craignait d’être lapidé si son illustre maître ne guérissait pas cette femme.

Cependant l’illustre philosophe, bien loin d’éprouver le moindre doute, avait une telle confiance dans sa mission, qu’il se dit aussitôt que l’Être des êtres envoyait cette malheureuse, afin qu’il pût donner à l’univers une preuve éclatante des vérités anthropo-zoologiques. Pénétré de cette confiance, il se leva et s’avança vers Margrédel, qui le regardait les yeux tout grands ouverts. La foule s’écartait devant lui, et maître Frantz étant arrivé devant la paralytique, la contempla avec une grande douceur et lui dit au milieu du plus profond silence :

« Femme, avez-vous confiance dans l’Être des êtres… dans sa bonté infinie ? »

Et Margrédel, levant les yeux au ciel, répondit d’une voix faible :

« Ô mon Dieu ! mon Dieu ! vous qui lisez dans les cœurs, vous savez si j’ai la foi !

— Eh bien, s’écria Mathéus d’un accent ferme, la foi vous a sauvée ! — Levez-vous, vous êtes guérie ! »

À ces paroles, qui partaient de l’âme, tous les assistants tressaillirent jusqu’à la moelle des os.

Margrédel sentit une force extraordinaire passer dans tous ses membres ; elle fit un effort et se leva, puis, tombant aux genoux de Mathéus, elle fondit en larmes.

« Je suis sauvée ! dit-elle, sauvée !… »

Ce fut un spectacle touchant que cette pauvre femme aux genoux du bonhomme, qui lui souriait avec bonté et qui, l’ayant relevée, l’embrassa sur ses joues amaigries et lui dit :

« C’est bien… c’est bien… retournez à votre demeure. »

Ce qu’elle fit aussitôt en criant :

« Mes pauvres enfants… mes pauvres enfants… je ne serai plus à votre charge ! »

Alors maître Frantz se tournant vers l’assemblée, dit avec calme :

« C’est Dieu qui l’a voulu !… Qui oserait nier la puissance de Dieu ? »

Et ces paroles frappèrent d’admiration tous les assistants.

Coucou Peter lui-même était tellement saisi des choses qu’il venait de voir et d’entendre, que, dans sa stupeur, il ne pouvait bouger de sa chaise et s’écriait d’une voix tremblante :

« Maître, je ne suis pas digne de dénouer les cordons de vos souliers ! Maître, vous êtes un grand prophète, un vrai prophète ! Ayez pitié de votre pauvre disciple Coucou Peter… être sensuel et plein de défauts qui a douté de vous !… »

Seul l’anabaptiste ne fut point convaincu ; il déchira sa tunique et sortit de la grande salle en s’écriant :

« En ce jour il s’élèvera de faux prophètes, qui feront de grands prodiges et des choses étonnantes, jusqu’à séduire, s’il était possible, les élus eux-mêmes ! »

Mais la foule ne l’écoutait point, et ne cessait de louer maître Frantz des prodiges qu’il venait d’accomplir.


XIV


C’est ainsi que l’illustre docteur Mathéus, connaissant la puissance de la volonté, fit paraître la grandeur de l’Être des êtres.

Margrédel s’en retournait donc chez elle, et la foule marchait à sa suite, proclamant le miracle dans tout Haslach.

Ses voisins et ceux qui l’avaient vue auparavant assise à sa porte disaient :

« N’est-ce pas là Margrédel, la paralytique, qui était assise sur le seuil de sa maison, pour se réchauffer au soleil ? »

Les uns répondaient : « C’est elle ! » D’autres disaient : « Non, c’en est une autre qui