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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/456

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CONFIDENCES

élevée, je l’ai fait danser sur mes genoux, je l’ai vue grandir, et c’était mon bonheur. Eh bien ! voilà qu’elle a vingt et un ans ; supposons que tu ne sois pas là, Kasper, un autre viendrait, il trouverait Margrédel belle, et il faudrait encore que je donne de l’argent pour qu’il la prenne en mariage. N’est-ce pas abominable cela, d’élever sa fille pour des gaillards qu’on ne connaît ni d’Ève ni d’Adam, et qui croient encore vous faire beaucoup d’honneur en se laissant graisser la patte ? Je soutiens, moi, que tout n’est rien, et que sans notre sainte religion, qui nous promet la vie éternelle, il vaudrait bien mieux n’être pas venu dans ce monde ! »

Ainsi parlait l’oncle à cause de son entorse ; on n’avait jamais vu d’homme plus raisonnable, et je lui disais :

« Vous avez raison, mon oncle ; seulement il faut faire comme tout le monde, et se marier, puisque c’est la mode en Alsace. Quand vous serez guéri, vous penserez autrement ; vous irez voir vos vignes, vous boirez du vieux kutterlé. Et moi, vous me connaissez, si j’ai le bonheur de plaire à Margrédel, nous resterons tous ensemble et nous serons heureux. »

L’oncle ne voulait plus voir personne du dehors ; le vieux Brêmer, le père Mériâne et plusieurs autres s’étant présentés, il avait défendu de les laisser entrer.

Ce qui le fâchait surtout, c’était d’entendre parler de Yéri-Hans ; chaque fois qu’on prononçait son nom, il changeait de couleur et bégayait :

« Ah ! le gueux… si je le rencontre jamais au détour d’un chemin ! »

Margrédel ayant un jour voulu dire quelques paroles en faveur du canonnier, sous prétexte qu’il n’était pas cause de l’entorse, mais le noyau, il devint tout pâle et dit d’une voix sourde :

« Tais-toi, Margrédel, tais-toi ; si tu veux m’achever, tu n’as qu’à soutenir ce brigand. »

Je reconnus alors que Margrédel aimait Yéri-Hans, et je bénis le Seigneur de tout ce qui s’était accompli, me disant en moi-méme :

« C’est le bon Dieu qui, dans sa sagesse, a fait ces choses, afin que l’oncle Conrad et le grand canonnier fussent ennemis l’un de l’autre ! »

Et pendant que l’oncle trouvait que tout allait mal, je trouvais, moi, que tout allait bien.

Margrédel était triste, elle ne chantait plus à la cuisine, elle ne riait plus à table ; elle rêvait, les yeux abattus.

« Ah ! me disais-je en la regardant aller et venir tout inquiète, maintenant je sais pourquoi la bohémienne est venue à la maison ; je sais pourquoi tu rougissais, Margrédel, le jour où je te demandais : « Qu’est-ce que cette vieille est venue faire ici ? » Je sais pourquoi tu te rappelais si bien ce grand blond qui t’avait fait danser autrefois à Kirschberg ; je sais pourquoi tu t’attristes. Mais tout cela, Margrédel, ne sert à rien ; Yéri-Hans ne viendra jamais dans la maison du père Conrad Stavolo ; non, non, c’est fini, Margrédel, il faut penser à quelque autre brave garçon qui t’aime bien ; ce grand canonnier est un gueux, pourquoi t’obstiner ? »

Je la plaignais intérieurement, et j’étais content tout de même ; je me disais :

« Quand Margrédel se sera bien attristée de la sorte, elle oubliera l’autre, et je serai là pour la consoler. Nous nous marierons et tout. sera très-bien. Même un jour, dans cinq, six ou dix ans, quand nous aurons des petits enfants, et qu’elle sera tranquillement assise un soir au coin du feu, je lui demanderai tout à coup : « Hé ! Margrédel, est-ce que, dans le temps, tu n’as pas eu des idées pour Yéri-Hans, de Kirschberg ? Dis-le hardiment ; tu n’as pas besoin de te cacher. » Alors elle rougira et finira par répondre : « Comment peux-tu croire ces choses, Kasper ? Jamais, jamais une idée pareille n’est entrée dans ma tête. »

Et, me figurant cela, j’en avais les larmes aux yeux ; je bénissais le Seigneur d’avoir inspiré l’idée de la bataille à l’oncle Conrad, pour avancer mon mariage avec Margrédel.

Cela dura trois semaines. De temps en temps, l’oncle m’envoyait dehors voir si le raisin mûrissait ; je lui rapportais quelques grappes qu’il goûtait ; mais il aurait voulu sortir, visiter la côte lui-même, préparer ses tonnes, retenir ses gens pour les vendanges. On ne saurait s’imaginer sa désolation d’être étendu là sans pouvoir bouger, et toutes les paroles qu’il inventait pour maudire celui qui l’avait mis dans cet état.

Le docteur Lehmann, avec sa longue casaque de velours jaune clair et son bonnet gris à visière relevée, les bras fourrés jusqu’aux coudes dans ses poches, et ses demi-bottes de cuir roux au bout de ses longues jambes en échasses, venait le voir chaque matin.

« Cela va bien, disait-il après avoir levé le bandage. Encore un peu de patience, père Stavolo, votre pied se fortifie, l’enflure disparaît ; dans quelques jours, vous pourrez sortir avec un bâton.

— Dans quelques jours ! criait l’oncle ; ça ne finira donc jamais ?

— Eh ! que voulez-vous ? pour les entorses, il