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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/449

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.

puis il monta les trois marches, la main ouverte près de son oreille droite, et dit :

« Pour vous rendre mes devoirs ! »

Tous les jeunes gens criaient :

« Yéri ! Hé ! Yéri ! par ici !… un verre ! »

Lui riait d’un air de bonne humeur, suivant les tables, donnant des poignées de main et frappant doucement sur l’épaule des vieux qui pleuraient, en leur disant :

« Hé ! père Frantz… père Jacob… allons donc… du courage, que diable ! Il reviendra ; je suis bien revenu, moi ! »

A quoi les vieux hochaient la tête sans répondre, ou, se cachant la figure dans leurs mains crevassées, murmuraient d’une voix sanglotante :

« Laisse-moi tranquille, Yéri ; laisse-moi tranquille. »

On voyait tout de même que ce Yéri-Hans était un bon garçon, je ne peux pas dire le contraire ; mais voilà justement ce qui m’ennuyait le plus ; j’aurais voulu pouvoir penser que c’était un gueux, et que Margrédel, en le voyant, le trouverait abominable.

L’oncle Conrad faisait semblant de rêver. Il sortit sa pipe et la bourra tranquillement, puis, au lieu de l’allumer, il la remit dans sa poche et me dit :

« Kasper, il fait beau temps aujourd’hui.

— Oui, mon oncle, très-beau temps.

— Le raisin va profiter jusqu’à la fin du mois.

— Ça, c’est sûr ; tous les jours il profite.

—Nous ferons au moins cent mesures cette année.

— C’est bien possible, oncle Conrad ; et du bon.

— Oui, Kasper ; il vaudra celui de 1822 : c’était un bon petit vin tendre, et qui s’est vendu jusqu’à trente-cinq francs la mesure trois ans après. »

Pendant que l’oncle disait ces choses, il avait l’air de regarder le forgeron Martine, en face de l’auberge, qui ferrait un cheval, le sabot sur son tablier. Moi, j’aurais voulu faire comme lui, mais je regardais toujours Yéri-Hans, qui, de son côté, ne paraissait pas nous voir. Finalement Gross lui toucha l’épaule, ce que je remarquai très-bien, mais il ne se retourna pas tout de suite ; il dit encore quelques paroles en riant à une jeune fille qui le regardait de bon cœur, puis, se balançant d’un air content de lui-même, il tourna doucement sur ses talons et regarda de notre côté.

L’oncle Conrad, l’oreille dans la main et le coude sur la table, lui montrait le dos ; mais, au bout d’une minute, ayant repris son verre pour le boire, il se retourna vers la salle, et Yéri-Hans fit semblant de le reconnaître :

« Eh ! je ne me trompe pas, s’écria-t-il, c’est monsieur Stavolo, d’Eckerswir. »

Il s’approcha la main à sa casquette ; et l’oncle, toujours assis, le nez en l’air, lui répondit, faisant l’étonné :

« C’est vrai que je suis Stavolo, d’Eckerswir, mais votre figure ne me revient pas :

— Comment ! vous ne reconnaissez pas le petit Yéri-Hans, le fils du père Yéri ? dit l’autre.

— Ah ! c’est toi, Yéri ? dit l’oncle en riant un peu ; tiens, tiens, te voilà donc revenu du régiment ! eh bien ! ça me fait plaisir.

— Oui, monsieur Stavolo, il y aura demain douze jours que je suis de retour au pays, dit le canonnier. Vous avez peut-être entendu parler de moi ?

— Mon Dieu, non, fit l’oncle, à trois lieues les uns des autres, on ne reçoit pas de nouvelles du jour au lendemain ; je te croyais encore en Afrique. »

Alors Yéri-Hans ne sut plus que dire ; un instant il regarda de mon côté du coin de l’œil, et d’un ton de bonne humeur :

« C’est que, fit-il, voyez-vous, père Stavolo, on s’est un peu travaillé les côtes à la fête, et, ma foi, je pensais… hé ! hé ! hé !… que le bûcheron Diemer, le charbonnier Polak et trois ou quatre autres de vos anciennes connaissances auraient pu vous donner de mes nouvelles.

— Quelles nouvelles ?

— Hé ! je les ai mis sous la table.

— Ah ! ah ! fit l’oncle, tu es donc le fort des forts, Yéri ? Tu as rapporté des tours de la guerre ?… Diable… diable… oh ! oh !… c’est que maintenant on n’osera plus te regarder de travers, te voilà comme qui dirait à la cime de la gloire ! »

Il disait ces choses d’un air tellement drôle, qu’on ne savait pas trop si c’était sérieux. Plusieurs même, le long des tables, tournaient la tête pour cacher leur envie de rire.

Le canonnier, malgré sa peau brune, devint tout rouge, et seulement au bout d’une minute, il répondit :

« Oui… c’est comme cela, monsieur Stavolo ; je les ai mis sur le dos, et s’il plaît à Dieu, ce ne seront pas les derniers. »

Alors les joues de l’oncle tremblèrent, et, comme il allait répondre, Yéri-Hans lui dit :

« Faites excuse, mon verre est là.

— Ne te gêne pas, » répondit l’oncle d’un ton sec.

Yéri-Hans alla s’asseoir en face de nous à l’autre table, parmi trois ou quatre de ses camarades qui lui gardaient un verre.