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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/448

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CONFIDENCES

Cruchon d’or, l’oncle le mépriserait ; de sorte que, de toutes les façons, Margrédel ne reverrait plus Yéri.

Bien loin de détourner l’oncle Conrad d’aller à Kirschberg, ma seule crainte était alors qu’il n’eût lui-même le bon sens de retourner à Eckerswir, soit par crainte ou tout autre motif. Je me figurais d’avance ce grand canonnier roulant à terre, et je riais en moi-même. Voilà pourtant comme les idées des hommes changent d’une minute à l’autre, quand ils voient leur intérêt quelque part.

Enfin, vers onze heures, le village de Kirschberg se montra sur la côte, au milieu des arbres fruitiers ; la grande ferme du père Yéri-Hans en haut contre le bois, et les petites maisons, avec leurs hangars, le long de la route.

Nous approchions vite ; le bouchon de l’Arbre vert et les premières maisons, séparées les unes des autres par des tas de fumier, furent bientôt dépassés.

L’oncle Conrad, à la vue du Cruchon d’or, au détour de la rue, sur notre gauche, fouetta les chevaux, et dans le même instant, la diligence, toute couverte de conscrits en blouse bleue et calotte rouge, passa comme le tonnerre. Elle sortait de l’auberge, la porte cochère était encore ouverte, et beaucoup d’autres conscrits, des marchands d’hommes, des vieillards, des femmes et quelques jeunes filles se tenaient sur le chemin, saluant ceux qui partaient, et qui secouaient leur bonnet par toutes les fenêtres de la diligence. Quelques-uns, debout en haut, levaient le bras et chantaient la bouche ouverte jusqu’aux oreilles, mais le roulement de la voiture empêchait de les entendre.

C’est au milieu de ce bruit que nous entrâmes dans la cour de l’auberge. Le garçon d’écurie vint prendre les chevaux ; nous descendîmes de voiture, et l’oncle, secouant la paille de ses habits, me dit :

« Arrive, Kasper, arrive, nous allons boire une bouteille de rangen avant de dîner ; ensuite nous irons chez la mère Kobus. »

Je le suivis sous la voûte, et nous entrâmes dans la grande salle, où fourmillait le monde. Quelques femmes pleuraient, le tablier sur les yeux, d’autres se consolaient en buvant du vin blanc et mangeant des bredstelles. Les marchands d’hommes fumaient gravement dans leurs grandes pipes de porcelaine, et madame Diederich, avec son grand bonnet de tulle et sa figure ronde toute réjouie, tenait l’ardoise derrière son comptoir.

On ne fit d’abord pas attention à nous ; mais quand nous fûmes assis près des fenêtres, dans un coin à droite, madame Diederich, nous voyant, vint dire bonjour à l’oncle Conrad d’un air agréable. Elle lui demanda pourquoi nous n’étions pas venus à la fête, comment se portait mademoiselle Margrédel, si tout le monde jouissait d’une bonne santé chez nous, etc. A quoi l’oncle répondit aussi d’un air joyeux. Alors madame Diederich se retira et j’entendis plusieurs personnes murmurer autour de nous :

« Monsieur Stavolo, d’Eckerswir… monsieur Stavolo. »

Et tout le long des tables, les têtes se tournaient pour nous voir. Le tonnelier Gross, près de la porte, dit d’une voix enrouée : « Celui-là… c’est le plus fort d’Eckerswir : M. Conrad Stavolo, je le connais, il n’aurait pas peur de Yéri-Hans. »

L’oncle entendit ces mots, et je vis à sa figure que cela lui faisait plaisir.

Ensuite la servante nous ayant apporté une bouteille de rangen et deux verres sur un plateau, l’oncle versa gravement.

« A ta santé, Kasper, dit-il.

— A la vôtre, mon oncle, » lui répondis-je.

Quelques instants après, la servante nous apporta des biscuits sur une assiette, car à des personnes distinguées comme l’oncle Stavolo, on n’apporte pas des knapwurst avec des petits pains blancs, mais des biscuits ou des macarons, pour leur faire honneur.

Voyant ces choses, je commençais à penser en moi-même que Yéri-Hans n’oserait pas défier l’oncle, et que, s’il venait, nous aurions raison de le mépriser, puisque des gens considérés comme nous ne pouvaient pas aller s’empoigner avec le premier venu. Et je me disais que tout le monde donnerait tort à ce garçon, de sorte que nous aurions remporté la victoire sans nous être battus.

Enfin, pour la seconde fois, je changeais d’idée depuis le matin, quand tout à coup un grand canonnier, avec son petit habit-veste bien rembourré et serré comme le casaquin d’une fille à la taille, sa casquette pointue, à visière relevée, sur l’oreille, le pantalon de toile grise très-large, un homme brun, les yeux bleus, le nez carré, les moustaches blondes tirant sur le roux, les oreilles écartées de la tête, enfin un gaillard de huit pouces, solide comme un chêne, passa devant la fenêtre, tenant une petite baguette de noisetier, avec quelques feuilles au bout, qu’il balançait agréablement, et suivi du tonnelier Gross, les mains dans les poches sous son tablier.

Deux secondes après, la porte s’ouvrit, et cet homme, sans entrer, se pencha du dehors dans la salle, en regardant à droite et à gauche ;