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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/446

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CONFIDENCES

—Polisson ! bégaya l’oncle en se contenant ; parler ainsi d’un homme comme moi, d’un homme de mon âge, d’un homme.

— Mais, cria la vieille, ce n’est pas pour vous faire du mal.

— Du mal, dit l’oncle d’une voix éclatante, du mal ! Qu’il prenne garde, lui, que Conrad Stavolo n’aille le trouver. Du mal ! » Et levant le doigt : « Qu’il prenne garde !… Défier un homme paisible… un homme qui a livré plus de cinquante batailles… »

Alors il se dressa.

« Un homme qui a bousculé Staumitz, le fameux Staumitz, de la haute montagne, comme une mouche. oui, je l’ai bousculé ! Et Rochart, le terrible Rochart, qui portait douze cents ; et le grand ségare Durand, qui renversait un taureau par les cornes, et Mütz, et Nickel Loos, et le contrebandier Toubac, et le boucher Hertzberg, de Strasbourg. tous, tous m’ont passé sous les jambes ! » s’écria-t-il d’une voix qui faisait trembler les vitres.

Puis tout à coup il se calma, se rassit, vida son verre d’un trait et dit :

« De ce grand canonnier, je me moque comme d’une pipe de tabac. Que le Seigneur lui fasse seulement la grâce de ne pas me rencontrer, voilà tout ce que je lui souhaite. Mais c’est bon, je n’ai pas le temps de bavarder comme une pie-borgne. Que Yéri-Hans soit fort ou faible, cela m’est égal. Margrédel, donne-moi ma veste ; je vais au Reethal poser, comme arbitre, une pierre entre Hans Aden et le vieux Richter. Voici bientôt deux heures ; le juge de paix m’attend à la mairie. » Margrédel, toute tremblante, alla chercher la veste. La mère Robichon et son fils rechargèrent leur hotte et leur panier sans rien dire, et l’oncle sortit comme si personne n’avait été là.

Moi, je ne revenais pas de toutes les batailles dont l’oncle Conrad s’était glorifié pour la première fois. Il paraît que, durant sa jeunesse, l’ardeur de la guerre le faisait aller jusqu’à douze ou quinze lieues, dans les Vosges, provoquer les hommes forts pour son plaisir : mais l’âge avait calmé son enthousiasme.

Voilà ce que je me dis.

La mère et le fils Robichon nous souhaitèrent le bonjour, et s’en allèrent comme ils étaient venus.


VI


L’oncle Conrad, en rentrant le soir, ne dit plus rien de ces choses ; il soupa tranquillement et se coucha de bonne heure, étant fatigué.

Je n’étais pas fâché non plus, après avoir passé deux nuits à faire de la musique, de m’étendre dans un bon lit. Mais le lendemain vers sept heures, comme je dormais encore, l’oncle m’éveilla : « Lève-toi, Kasper, dit-il, nous allons acheter des petits cochons à Kirschberg, chez la mère Kobus ; sa truie a fait la semaine dernière ; il me faut six petits cochons pour envoyer à la glandée, on ne trouve pas de bonnes occasions d’acheter tous les jours.

— Des cochons de lait pour aller à la glandée, vous n’y pensez pas, mon oncle, lui dis-je.

Dans six semaines, à la bonne heure, ils auront des dents ; mais.

— Je te dis qu’il me faut des petits cochons, reprit-il d’un ton sec ; quand on a deux vaches fraîches à lait et des eaux grasses, on peut nourrir six et même huit petits cochons, je pense. D’ailleurs je vais seulement les choisir ; la mère Kobus me les enverra dans une quinzaine de jours par le hardier Stenger. Allons, habille-toi et descends.

— Tout de suite, mon oncle ; seulement vous avez tort de vous fâcher ; je n’ai pas voulu vous contrarier.

— Bon, bon, je n’étais pas fâché, mais arrive ! »

Alors il descendit, et moi en m’habillant je pensai : « C’est tout de même un peu drôle que l’oncle, au lieu de faire du beurre avec le lait de ses vaches et d’envoyer la grosse Orchel le vendre au marché de Ribauvillé, comme toujours, veuille maintenant nourrir des petits cochons avec ; ce sera de la viande bien délicate. »

Et songeant à ces choses, je descendis dans la grande salle. La voiture était déjà sous les fenêtres, tout attelée. L’oncle Conrad avait déjeuné.

« Bois un coup, Kasper, me dit-il ; prends un morceau de viande et du pain dans ton sac, tu mangeras en route. » On aurait cru que la foire était sur le pont.

Je vis aussi que l’oncle avait mis sa belle camisole grise, son grand feutre, ses culottes brunes et ses bas de laine, qui lui donnaient un air respectable. Il avait relevé le col de sa