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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/440

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CONFIDENCES

tout simple, tout naturel. — A combien les prunes ?

— A trente-deux sous le boisseau, monsieur Stavolo.

— Ah ! bon… c’est bon ! Et le kirsch-wasser ?

— A vingt-quatre sous le litre, bonne qualité.

— Ah ! ce n’est pas cher ; non, ce n’est pas cher. »

L’oncle Conrad se tut un instant ; je voyais bien qu’il ruminait quelque chose, mais je ne savais pas quoi, quand il demanda :

« Et vous avez remporté le prix du coq, maître Bastian, comme toujours ? Gela va sans dire, cela ne se demande pas. »

A ces mots, le maître d’école rougit jusqu’aux oreilles, son nez s’effila, il leva les yeux, allongea les lèvres en toussant, et finit par répondre :

« Pardon, monsieur Stavolo, je dois reconnaître… la conscience me force de reconnaître… que cette année… je n’ai pas gagné le prix du coq.

— Comment ! comment ! vous n’avez pas gagné le prix du coq ! fit l’oncle vraiment étonné ; mais qui donc l’a gagné ? »

Maître Bastian reprit un peu de calme, ses joues se décolorèrent, et il dit :

« C’est un militaire… un canonnier. »

Alors l’oncle se redressant, ses grosses épaules effacées, le nez haut, s’écria :

« Quel canonnier ?

— On l’appelle, je crois, monsieur Yéri-Hans fils ; c’est un jeune homme du pays. Oui, il a gagné le prix du coq, et plusieurs autres prix considérables, monsieur Stavolo. Il faut rendre hommage à la supériorité de ses émules, et je crois remplir un devoir en publiant ma propre défaite. »

L’oncle Conrad se tut quelques secondes, puis élevant la voix :

« Ah ! il a gagné le coq ! Il jette donc bien, ce garçon-là !

— Très-bien, très-bien, je dois l’avouer. »

Puis, après une pause, comme pour se recueillir, maître Bastian, les deux mains appuyées sur son parapluie, derrière son long dos plat, le feutre sur la nuque et les yeux levés, reprit d’un accent mélancolique :

« Oui, ce jeune homme a remporté le prix du coq ! Je pourrais diminuer l’éclat de ma propre défaite en rabaissant mon adversaire, mais je ne le ferai pas ; je n’imiterai pas l’exemple déplorable de ceux qui croient s’élever en abaissant les autres. Seulement, monsieur Stavolo, je ne suis pas le premier qui ait souffert les injustices du sort ; je pourrais citer, dans les temps anciens, l’exemple de Cyrus, vaincu par une simple femme, après tant d’éclatantes victoires ; d’Annibal…

— Bon, bon, interrompit l’oncle, je sais tout cela ; mais voyons, comment cela s’est-il passé ? Est-ce honorablement, loyalement ?

— Très-loyalement. »

Alors maître Bastian, tirant de sa poche de derrière un grand mouchoir de toile bleue à raies rouges, s’essuya le front, où coulait la sueur, et dit :

« Vers neuf heures et demie, lorsque j’arrivai, le coq était sur sa perche. Je vis d’abord qu’on avait reculé la distance d’une toise et demie, que je mesurai moi-même, ce qui ne laisse pas que d’être considérable, avec les douze autres toises. N’importe, la condition étant égale pour tous, je me décide à concourir. On avait déjà touché Je coq plusieurs fois, mais si faiblement, que toutes ses plumes lui, restaient. J’assistai jusque vers onze heures au concours, sans y prendre part.

« A cette heure, monsieur Stavolo, je choisis trois pierres et je touche le coq deux fois. Gela m’encourage, et, jusqu’à trois heures, je dépense douze sous, ce qui fait dix-huit pierres, dont plus d’un cinquième avaient touché ; mais ce coq, étant de la race sauvage des hautes Vosges, avait la vie si dure, que la moindre goutte d’eau-de-vie le remettait sur ses pattes. Enfin, entre trois et quatre heures, je commençais à désespérer ; la somme dépensée était tellement en dehors de mes habitudes et de la valeur du prix, que je restai là fort indécis. Je me décidai pourtant à jeter encore trois pierres, et, de la troisième, j’abasourdis tellement le coq, qu’il resta plus d’une minute à fermer et à rouvrir les yeux. Toute l’assistance proclamait ma victoire, lorsque le jeune homme dont je vous ai parlé tout à l’heure arrive ; il ouvre le bec du coq et lui souffle dedans, de sorte que l’animal se réveille comme d’un rêve, se redresse sur la planche et secoue sa crête, comme pour se moquer du monde. J’étais vraiment désespéré, monsieur Stavolo ; pareille chose ne s’était jamais vue en Alsace, de mémoire d’homme. Cependant la confiance me restait encore que personne ne ferait mieux que moi ; et c’était aussi l’opinion générale. Personne ne voulait plus jeter sur un animal si rebelle au sort qui nous est réservé à tous tôt ou tard.

« Mais cette opinion n’effraya point le fils Yéri-Hans : sans y prendre garde, il choisit, trois pierres tranchantes, le fond d’un vieux pot, déclarant qu’il ne dépassera pas ce nombre, et que s’il ne tue pas le coq de ces trois pierres, il l’abandonnera, sans nouvelle tentative, à sa destinée.