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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/439

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D’UN JOUEUR DE CLARINETTE.

Le lendemain, qui se trouvait être le mercredi de la fête de Kirschberg, l’oncle Conrad sortit de grand matin pour aller voir ses vignes. Il faisait un temps superbe, et lorsque je descendis vers sept heures, les trois fenêtres de la salle étaient ouvertes. Margrédel, le balai à la main, causait dehors sur l’escalier avec la petite Anna Durlach, la grande Berbel Finck et trois ou quatre autres de ses camarades revenues, de la fête.

« Ah ! qu’on s’est amusé ! Ah ! qu’on a dansé ! Ah ! qu’on s’est fait du bon temps ! Quel dommage, Margrédel, que tu ne sois pas venue ! H y avait des garçons de tous les villages, d’Orbay, de Turckheim, des Trois-Épis, de Ribauvillé, de Saint-Hippolyte, de partout. Nickel s’est fâché parce que j’ai fait une valse avec Fritz, mais cela m’est bien égal. »

Et ceci… et cela… comme de véritables pies.

Tout le long de la rue, on ne voyait, devant les portes, que des charrettes en train de décharger leurs kougelhof, leurs pâtés, leurs sacs de prunes, leurs tonnelets de kirsch-wasser ; des enfants soufflant dans leurs trompettes de bois, des garçons dételant et conduisant les chevaux à l’écurie.

Moi, tranquillement assis devant la table, je déjeunais seul et j’entendais tout ce qui se dirait sur l’escalier, sans y faire grande attention ; ruais tout à coup on parla de Yéri-Hans, et comme t’écoutais, voilà que Margrédel, qui me tournait le dos depuis un quart d’heure, regarda de mon côté par la porte entr’ouverte en se penchant un peu, et dans le même instant tout se tut. Cela ne me parut pas naturel ; je me dis :

« Pourquoi donc Margrédel a-t-elle peur qu’on parle de Yéri-Hans devant moi ? »

Toute la matinée, cette idée me poursuivit. Je ne pouvais tenir en place ; j’aurais donné la moitié de mon bien pour apprendre qu’on avait cassé trois dents sur le devant de la bouche de ce canonnier, ou qu’il avait eu le nez aplati d’un coup de poing terrible. J’allais d’une maison à l’autre, causant de la fête, et partout on me disait que Yéri-Hans était le plus fort de l’Alsace et des Vosges. Quel malheur d’être ennuyé de la sorte, sans qu’il y ait de votre fautes

Enfin, vers onze heures, étant rentré chez nous, je vis l’oncle Conrad qui remontait la rue presque aussi triste que moi. H s’arrêtait de temps en temps pour causer avec les voisins, chose contraire à ses habitudes. Moi, le coude au bord de la fenêtre, je regardais. Et comme il arrivait devant la maison, voilà que le grand Bastian, notre maître d’école, avec son feutre râpé, son large habit vert-pomme à boutons de cuivre larges comme des cymbales, ses culottes courtes, ses grands souliers plats garnis de boucles de cuivre, se met à descendre la rue majestueusement.

M. Bastian revenait de la fête, son parapluie de toile bleue sous le bras, le nez en l’air ; il avait été jeter au coq à trois pierres pour deux sous, sur le Thirmark, et comme il ne s’était encore trouvé personne de comparable à lui pour lancer les pierres, l’oncle Conrad pensait naturellement qu’il avait remporté le prix du coq, ainsi que les années précédentes.

M. Bastian était aussi fort grave et fort triste ; ses jambes d’une demi-lieue s’allongeaient en cadence ; il se tenait raide et sévère, et quand les enfants lui criaient en passant : « Bonjour, monsieur Bastian ! bonjour, monsieur Bastian ! » il ne répondait pas et regardait les nuages.

« Hé ! bonjour, maître Bastian, lui dit l’oncle Conrad, comment ça va-t-il ? »

Le maître d’école, reconnaissant cette voix, abaissa les yeux, et levant aussitôt son grand feutre, l’échine inclinée, il répondit humblement :

« Mais ça va bien, monsieur Stavolo, ça va bien ; pour vous rendre mes devoirs. »

Alors, l’oncle Conrad l’attirant à part devant l’escalier, sous la fenêtre, commença par lui dire :

« Venez donc un peu par ici, maître Bastian, hors du chemin des voitures ; j’ai toujours du plaisir à causer avec vous. !

— Vous êtes bien honnête, monsieur Stavolo, bien honnête, » fit le maître d’école, très-flatté de ces paroles.

Ils s’avancèrent près du banc de pierre en souriant.

« Eh bien ! fit l’oncle, comment la fête s’est-elle passée au Kirschberg ? Vous revenez de la fête, maître Bastian ?

— Mais oui, monsieur Stavolo, comme vous voyez ; elle s’est passée assez bien… assez bien… il y a eu beaucoup de monde.

— Oui, oui, le temps a été favorable, c’est