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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/434

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Le greffier sembla réfléchir. L’oncle Conrad se remuait sur son banc ; il toussa comme pour répondre, mais il se tut, et le vieux Mériâne ajouta :

« Ce grand canonnier, voyez-vous, Brêmer, ne craindrait pas six hommes, des hommes ordinaires, bien entendu, pas comme maître Stavolo ici présent, non, ce serait aller trop loin ; mais je soutiens qu’il n’y a jamais eu, de notre temps, un homme qui puisse se comparer à celui-là pour la véritable force. »

Alors le vieux Mériâne vida son verre, et l’oncle Conrad, d’un air d’indifférence, demanda :

« De quel canonnier est-ce qu’on parle donc ? Des hommes forts, il y en a eu dans tous les temps, mais ça m’étonne tout de même d’entendre parler pour la première fois de ce canonnier.

— Hé ! c’est le fils de Yéri-Hans, le fermier de la côte de Kirschberg, fit Mériâne.

— Ah ! ah ! bon… bon… je me rappelle… un grand maigre de six pieds, blond, les joues roses, long comme un fil ; oui… oui… le fils de Yéri, dit l’oncle en faisant tourner ses pouces ; tiens, tiens, il est si fort ! Eh bien ! je ne m’en serais jamais douté ; non, ça me paraît étonnant.

— Il était long et blond avant de partir pour Alger, dit Mériâne, mais à cette heure il est roux, maître Stavolo, il a la peau brune et des épaules, des épaules, — tenez, larges comme cela, fit-il en écartant ses mains d’un air d’admiration.

— La longueur ne fait pas la force, dit l’oncle Conrad en vidant son verre brusquement. Hans, une chopine ! Non, la longueur d’un homme ne prouve pas sa force ; j’en ai vu de très-longs qui n’étaient pas forts. Quand on me parle d’un homme fort, je demande, moi, qu’est-ce qu’il a fait ?

— On voit bien que vous ne revenez pas de la fête, maître Conrad ! répondit Mériâne, sans cela vous sauriez qu’on ne parle dans tout le pays que du fils de Yéri-Hans ; vous sauriez qu’il a renversé tous ceux qui se permettaient d’avoir l’audace de lutter contre lui.

— Qui ? demanda l’oncle.

— Mon Dieu ! je ne me rappelle pas leurs noms ; des hommes très-forts, tout ce qu’il y avait de plus solide en vignerons, en bûcherons, en charbonniers, en hercules de toute espèce. Ça ne durait pas une minute ; on les voyait sur le dos, les jambes en l’air ; cela faisait frémir… Quel homme… quel homme que ce Yéri-Hans ! »

L’oncle Conrad ne dit rien d’abord ; il toussa, puis tirant sa pipe de sa poche :

« Il y a vigneron et vigneron, fit-il avec un sourire étrange. Je veux bien croire que votre grand canonnier est fort, il aura sans doute appris au régiment quelques-uns de ces bons tours dont parle le barbier Münch, et qui consistent à vous accrocher la jambe, ou même à vous donner des coups de pied sur la tête ; oui, oui, j’ai souvent entendu parler de choses pareilles ; les soldats s’apprennent ces tours entre eux, et puis ils rentrent dans leurs villages renverser des gens faibles, des boiteux, des bossus, de pauvres créatures qui n’ont que le souffle, et par ce moyen on les craint, on répète à droite et à gauche : « Voilà l’homme terrible, l’homme fort ! » Seigneur Dieu ! il faudrait pourtant, quand on a des cheveux gris, réfléchir avant de parler. Moi, ce que je dis là, vous pensez bien, père Mériâne, que je m’en moque ; si votre canonnier est fort, tant mieux pour lui. La force ne prouve pas qu’on ait raison ; les bœufs sont aussi très-forts, et cela ne leur donne pas deux liards de bon sens ; mais d’entendre répéter des choses semblables, cela vous agace les nerfs. Je souhaite de tout mon cœur que Yéri-Hans soit l’homme le plus fort du monde ; son père est un de mes vieux camarades. Enfin, je dis qu’il faut réfléchir, quand on parle devant des gens sérieux. »

Ayant dit cela, l’oncle Conrad alluma sa pipe à la chandelle, et le greffier Brêmer s’écria : « Tenez, Mériâne, si j’avais à parier pour quelqu’un, entre votre canonnier et maître Stavolo, ce ne serait pas long ; tout vieux qu’il est, maître Conrad… »

Mais l’oncle l’interrompit :

« A quoi pensez-vous donc, monsieur Brêmer ? Moi… moi… aller lutter contre un jeune homme T 11 y a dix, quinze ans, je ne dis pas, oui’, ça m’aurait peut-être fait quelque chose, d’entendre répéter sans cesse qu’un autre se vante d’être le plus fort du pays ; j’aurais voulu voir ; mais à cette heure, non, non, qu’il aille se battre ailleurs, qu’il se retrousse les manches jusqu’aux coudes, je lui prédis qu’il trouvera son maître, mais ce ne sera pas Conrad Stavolo.

— Oh ! je pense bien, maître Conrad, que vous êtes incapable d’aller, à votre âge, vous empoigner avec un jeune homme, fit Brêmer ; mais, franchement, si vous en veniez là je parierais pour vous. »

L’oncle sourit, et dans ce moment le watchmann, frappant le plancher de sa grande canne, nous dit :

« Messieurs, il est onze heures ! »

Tout le monde se leva et chacun prit la chemin de sa maison.