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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/430

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Stavolo ; mais il ne tenait pas à ces choses, et répondit modestement :

« Laissez-moi tranquille avec votre place de bourgmestre et de conseiller municipal. Dieu merci, je suis délivré de toute espèce d’ennuis pour mon propre compte ; est-ce que j’irai maintenant, à cinquante-trois ans, m’en donner pour la commune ? Non, non, ôtez-vous cela de l’esprit. La place de dégustateur-juré me conviendrait mieux, car il est toujours agréable de boire un bon verre de vin qui ne vous coûte rien ; mais, grâce au ciel, mes caves sont assez bien fournies en rikevir, en kutterlè, en drahenfetz de toutes qualités, pour n’avoir pas besoin d’aller marauder à droite et à gauche, et mettre le nez dans le crû de mes voisins. Savez-vous ce que je vais faire maintenant ? Je n’ai pas l’idée de me croiser les bras sur le dos, vous pouvez le croire. Je vais cultiver mes vignes avec prudence et sagesse ; je vais faire remplacer les vieux plants, qui ne donnent plus rien, par des jeunes, et ceux de qualité médiocre, par de meilleurs, autant que possible. Je me promènerai tous les matins le long de la côte avec ma serpe dans ma poche, et si je vois de mauvaises herbes, j’irai les enlever ; je rattacherai les sarments défaits à leurs piquets… Les occupations ne me manqueront pas. Ensuite je retournerai tranquillement dans ma maison, me mettre à table avec ma fille Margrédel et mon neveu Kasper ; nous boirons un bon coup après le souper, et Kasper nous réjouira d’un air de clarinette. Au temps des vendanges, je soufrerai mes tonneaux, je surveillerai ma cuvée ; enfin, au lieu de me mêler de ce qui ne me regarde pas, j’aurai soin de veiller à ce qui me regarde. Il ne suffit pas, mes chers amis, de savoir acquérir, il faut encore savoir conserver ; combien de gens, à force de vouloir des honneurs et de la gloire, finissent par se ruiner de fond en comble ! Allons, allons, vous êtes de bons enfants ; vous avez voulu me faire plaisir, je le sais, mais vous avez pris un mauvais moyen. Ma place n’est pas au conseil municipal, elle est dans mes vignes : je ne veux rien être que Conrad Stavolo… et je le suis, par la grâce de Dieu. »

Ainsi parla mon oncle, et tout le monde comprit qu’il avait raison.

Or, tout ce qu’il avait dit, il le fit exactement, et non-seulement il soigna ses propres vignes, mais il mit encore les miennes en bon état.

Depuis la mort de ma mère, je vivais chez l’oncle Conrad en famille, et, pour vous dire franchement les choses comme elles sont, j’étais amoureux de ma cousine Margrédel : je trouvais ses cheveux blonds, ses joues roses à petites fossettes et ses grands yeux bleus les plus beaux qu’il soit possible de voir. Sa petite toque de taffetas noir, son corset à paillettes d’or et d’argent, sa robe rouge bordée de velours, tout ce qu’elle mettait, me semblait avoir une grâce surprenante, et je me disais : « Dans tout le pays, depuis Munster jusqu’à Saint-Hippolyte, il n’y a pas une jeune fille aussi belle, aussi bien faite, aussi riante, aussi gentille que Margrédel. »

De son côté, Margrédel me regardait d’un œil tendre ; à toutes les fêtes de village elle ne dansait qu’avec moi. Nous partions le matin dans la charrette, sur deux bottes de paille, Fox et Rappel en avant ; l’onde Conrad conduisait, et tout le long de la route nous ne faisions que rire et causer. Encore aujourd’hui, quand je songe à ces petits voyages, à notre arrivée au Cruchon d’or, sur la place de Hünevir, à nos danses, il me semble revivre dans un temps meilleur. L’oncle Conrad savait bien que j’aimais Margrédel, mais il nous trouvait encore trop jeunes pour nous marier.

« Kasper, disait-il quelquefois, tâche d’amasser de l’argent avec ta musique, cours les villages, n’oublie aucune fête ; on m’à dit que tu es la première clarinette de l’Alsace ; que Waldhorn, avec son cor, et toi, vous valez tout un orchestre ; c’est le père Niklausse qui m’a raconté ça, et je pense comme lui. Eh bien ! quand tu auras amassé de quoi acheter deux arpents de vigne, garçon, je te dirai quelque chose qui te fera plaisir. »

Et, parlant de la sorte, il regardait Margrédel, qui baissait les yeux en rougissant ; moi, je sentais mon cœur1 sauter dans ma poitrine. Vous ne sauriez croire combien j’aimais Margrédel ; souvent ; quand je suis seul et que je rêve les yeux tout grands ouverts, il me semble remonter la rue du village dans ce temps-là ; je vois la maison de Fonde Conrad à mi-côte, avec son pignon pointu taillé en dents de scie, qui se détache sur le Fréland couvert de vignes ; je vois la petite lucarne à la pointe du toit où voltigeaient les pigeons blancs et bleus, qui faisaient la grosse gorge et tournaient sur la petite fourche en roucoulant ; je vois les deux petites fenêtres de la chambre de Margrédel au-dessous, avec ses pots de fleurs en terre vernissée, ses œillets et ses résédas. Je vois Margrédel, qui me regarde venir de loin sans bouger. Elle croyait que je ne la voyais pas ; mais je la voyais, et j’étais heureux comme un roi ; je serrais ma clarinette, je me redressais ; je boutonnais mon habit-veste, j’écartais mes cheveux et je marchais d’un bon pas pour qu elle pense : « Kasper est le plus beau garçon du village ! »