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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/43

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

de saint Florent, portée par de jeunes filles vêtues de blanc, la croix, la bannière flottante, tous les curés d’alentour en grand costume, les chantres en toques rouges apparurent au loin ; puis toute la procession tumultueuse… Mais au lieu de prendre la rue du Tonnelet-Rouge, elle fit le tour de Haslach, selon l’ancienne coutume enseignée par saint Florent lui-même, et la vallée fut remplie de ce bourdonnement solennel que l’illustre philosophe avait admiré sur la montagne : « Priez pour nous ! priez pour nous ! » On aurait dit un grand coup de vent dans les bois, mêlé au son des cloches retentissantes ; c’était quelque chose d’immense.

« Oh ! spectacle grandiose et vraiment digne de l’homme ! s’écriait Mathéus. Concours admirable des peuples confondant leurs pensées dans une seule pensée, leurs âmes dans l’âme universelle ! Oh ! noble et touchante image de l’avenir ! que sera-ce donc lorsque la vérité tout entière aura retenti dans le monde, lorsque s’élevant sur les ailes de la logique transcendantale, et planant vers les cieux, l’humanité verra face à face l’Être des êtres, le grand Démiourgos ! À quel enthousiasme sans bornes ne s’élèveront point les hommes, puisqu’ils accourent déjà de si loin, par un simple pressentiment de la vérité ! »

L’illustre philosophe, parlant ainsi, s’animait de plus en plus ; mais depuis longtemps la mère Jacob, abandonnant la salle, courait de porte en porte chez toutes les voisines, disant qu’un prophète était arrivé dans sa demeure, que ce prophète savait tout, qu’il lui avait dit ce qu’elle était : qu’elle n’avait point d’enfants, que son neveu Yéri Hans convoitait ses biens et que les temps étaient proches ; qu’il connaissait nos plus secrètes pensées et qu’il faisait des miracles !

Orchel et Katel avaient aussi déserté leur poste et couraient derrière la mère Jacob, appuyant, confirmant et embellissant encore ce quelle disait.

Elles auraient tout laissé brûler si Coucou Peter, par une inspiration venue d’en haut, n’était entré dans la cuisine et n’avait vu les marmites abandonnées. Alors, dans une sainte horreur, il avait arrosé le rôti, surveillé les casseroles, écumé le bouillon, allongé les sauces, remonté le tourne-broche, trempé la soupe, sorti les küchlen du four et dressé tous les plats dans un ordre convenable, appelant, criant, se démenant :… Mais personne ne répondait. Enfin, au bout d’une demi-heure, n’en pouvant plus, il descendit dans la cour pour se laver les mains et le visage, car il ne voulait pas paraître en cet état devant la petite Thérèse.

Au même instant la mère Jacob et les voisines arrivèrent, et trouvant tout cuit à point, rangé en ordre de bataille, prêt à être servi, les bonnes femmes levèrent les mains au ciel et crièrent miracle.

Coucou Peter, à ce tumulte, revint bien vite, et quelle ne fut pas sa surprise quand la mère Jacob, le conduisant au châssis, lui montra Mathéus et lui raconta le miracle du bonhomme !

Il allait pousser un immense éclat de rire, mais tout à coup, se serrant les côtes et gonflant ses joues :

« Ah bah ! fit-il, pas possible ! c’est donc ça que j’ai vu ? »

Toutes les voisines l’entourèrent en lui demandant ce qu’il avait vu. Alors Coucou Peter leur raconta gravement qu’en passant devant la cuisine, il avait vu une forme blanche, comme qui dirait un ange, qui tournait la broche.

« Je l’ai vu comme je vous vois, » dit-il à la mère Jacob.

Et toutes les bonnes femmes de se regarder l’une l’autre dans une muette admiration. Aucune ne se sentait le courage de répondre un mot ; elles sortirent à petits pas, sans faire de bruit, et la nouvelle du miracle se répandit aussitôt dans tout Haslach ;

Quand il fallut servir le dîner, c’est à peine si la mère Jacob se croyait digne de toucher les couvercles des marmites ; à chaque instant elle tournait la tête, s’imaginant que l’ange marchait derrière elle, et ses deux servantes n’étaient pas moins émues.

Et voilà comment Coucou Peter, pour faire triompher la doctrine, trompa tout le bourg de Haslach et précipita l’illustre docteur Frantz Mathéus, son maître, dans une nouvelle série d’aventures extraordinaires et merveilleuses.


XIII


À midi juste, la procession était finie.

Les curés, les chantres, les bedeaux, les femmes, les enfants, les bourgeois et les pèlerins, tous pêle-mêle, rentraient dans Haslach, les uns pour s’asseoir devant un bon dîner arrosé de vin blanc, de bière et de café, les autres pour manger leurs provisions au coin d’une fontaine ou sur les bancs de pierre des auberges.

L’illustre philosophe sentait venir l’heure des prédications ; il ne voyait point ces choses et se recueillait en lui-même.