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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/425

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L’AMI FRITZ.

— Mais, monsieur Kobus, s’écria le vieux fermier d’une voix forte et les bras étendus, c’est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que d’avoir pour gendre un homme tel que vous ? Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus, réfléchissez… réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce que vous êtes… Réfléchissez que vous êtes d’un autre rang que nous ; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que vous êtes d’une famille distinguée depuis longtemps non-seulement par la fortune, mais encore par l’estime que vos ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela… que vous n’ayez pas à vous repentir plus tard… et que nous n’ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction ; réfléchissez donc pour nous tous ensemble !

— Voilà un honnête homme ! » pensa le vieux rebbe.

Et Fritz dit avec attendrissement :

« Si Sûzel m’aime, tout sera bien ! Si par malheur elle ne m’aime pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n’est plus rien pour moi ! J’ai réfléchi, et je ne demande que l’amour de Sûzel.

— Eh bien ! donc, s’écria Christel, que la volonté du Seigneur s’accomplisse. Sûzel, tu viens de l’entendre, réponds toi-même. Quant à nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur ? Sûzel, aimes-tu M. Kobus ? »

Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.

Cependant, à la fin, Fritz s’étant écrié d’une voix tremblante :

« Sûzel, tu ne m’aimes donc pas, que tu refuses de répondre ? »

Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses bras en s’écriant :

« Oh ! si, je vous aime ! »

Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son cœur, et que de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Tous les assistants pleuraient avec eux : Mayel, son balai à la main, regardait, le cou tendu, dans l’embrasure de la cuisine ; et, tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.

Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit :

« C’est bon… c’est bon… Aimez-vous… aimez-vous ! »

Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de Sûzel, et se mit à walser avec elle, en criant : « You ! houpsa, Sûzel ! You ! you ! you ! you ! you ! »

Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de Kobus.

La joie se peignait sur tous les visages ; on aurait dit un de ces magnifiques coups de soleil qui suivent les chaudes averses du printemps.

Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol, la figure pourpre et les yeux écarquillés, s’étaient enhardies jusqu’à venir croiser leurs bras au bord d’une fenêtre, regardant et riant de bon cœur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l’oreille tendue.

Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, reparut apportant une bouteille et des verres :

« Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz ; je la gardais pour la fête de Christel ; mais nous pouvons bien la boire aujourd’hui. »

On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le garçon de ferme, s’écrier : « En route ! »

Les fenêtres se dégarnirent, et comme l’anabaptiste remplissait les verres, le vieux rebbe tout joyeux lui dit :

« Eh bien ! Christel, à quand les noces ? »

Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.

« Hé ! qu’en penses-tu, Orchel ? demanda le fermier à sa femme.

— Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s’asseyant.

— A votre santé, mes enfants ! dit Christel.

Moi, je pense qu’après la rentrée des foins… »

Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit :

« Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j’ai été le meilleur ami… Eh bien ! moi, je dis que nous devons fixer cela d’ici huit jours, juste le temps des publications. A quoi bon faire languir ces braves enfants ? A quoi bon attendre davantage ? N’est-ce pas ce que tu penses, Kobus ?

— Comme Sûzel voudra, je voudrai, » dit-il en la regardant.

Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l’épaule de Fritz sans répondre.

« Qu’il en soit donc fait ainsi, dit Christel.

— Oui, répondit David, c’est le meilleur, et vous viendrez demain à Hunebourg, dresser le contrat. »