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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/424

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L’AMI FRITZ.

doute forcé de parlementer avec ces gens ; quï sait ? ils ont peut-être fait des promesses à l’anabaptiste. Il vaut mieux que tu n’y sois pas. Reste ici, je vais descendre seul ; si les choses vont bien, tu me verras reparaître au coin du hangar ; je lèverai mon mouchoir, et tu sauras ce que cela veut dire. »

Fritz, malgré sa grande impatience, dut reconnaître que ces raisons étaient bonnes. Il fit donc halte sur la lisière du bois, et David descendit, en trottinant comme un vieux lièvre dans les bruyères, la tête penchée et le bâton de Kobus, qu’il avait pris, en avant.

Il pouvait être alors une heure ; le soleil, dans toute sa force, chauffait le Meisenthâl, et brillait sur la rivière à perte de vue. Pas un souffle n’agitait l’air, pas un grillon n’élevait son cri monotone ; les oiseaux dormaient la tête sous l’aile, et, seulement de loin en loin, les bœufs de Christel, couchés à l’ombre du pignon, les genoux ployés sous le ventre, étendaient un mugissement solennel dans la vallée silencieuse

On peut s’imaginer les réflexions de Fritz, après le départ du vieux rebbe. Il le suivit des yeux jusque près de la ferme. Au-delà des bruyères, David prit le sentier sablonneux qui tourne à l’ombre des pommiers, au pied de la côte. Kobus ne voyait plus que son chapeau s’avancer derrière le talus ; puis il le vit longer les étables, et au même instant les aboiements de Mopsel retentirent au loin comme les jappements d’un bébé de Nuremberg. David alors se pencha, le bâton devant lui, et Mopsel, ébouriffé, redoubla ses cris. Enfin, le vieux rebbe disparut à l’angle de la ferme. C’est alors que le temps parut long à Fritz, au milieu de ce grand silence. Il lui semblait que cela n’en finirait plus. Les minutes se suivaient depuis un quart d’heure, lorsqu’il y eut un éclair dans la basse-cour ; il crut que c’était le mouchoir de David et tressaillit ; mais c’était la petite fenêtre de la cuisine qui venait de tourner au soleil, la servante Mayel vidait son baquet de pelures au dehors ; quelques cris de poules et de canards s’entendirent, et le temps parut s’allonger de nouveau. »

Kobus se forgeait mille idées ; il croyait voir Christel et Orchel refuser… le vieux rebbe supplier… Que sais-je ? Ces pensées se pressaient tellement, qu’il en perdait la tête.

Enfin, David reparut au coin de l’étable ; il n’agitait rien, et Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe, au bout d’un instant, fourra la main dans la poche de sa longue capote jusqu’au coude ; il en tira son mouchoir, se moucha comme si de rien n’était, et, finalement, levant le mouchoir, il l’agita. Aussitôt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes seules : c’était un véritable cerf. En moins de cinq minutes il fut près de la ferme ; David, les joues plissées de rides innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire :

« Hé ! hé ! hé ! fit-il tout bas, ça va bien… ça va bien… On t’accepte… attends donc… écoute ! »

Fritz ne l’écoutait plus ; il courait à la porte, et le rebbe le suivait tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en blouse, coiffés du chapeau de paille, allaient repartir pour l’ouvrage ; les uns remettaient les bœufs sous le joug garni de feuilles, les autres, la fourche ou le rateau sur l’épaule, regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent :

« Bonjour, monsieur Kobus ! »

Mais il passa sans les entendre, et entra dans l’allée comme effaré, puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se frottait les mains et riait dans sa barbiche.

On venait de dîner ; les grandes écuelles de faïence rouge, les fourchettes d’étain, et les cruches de grès étaient encore sur la table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque, regardait ébahi ; la mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se tenait debout sous la porte de la cuisine, la bouche béante ; et la petite Sûzel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise, et petit corset de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans son tablier sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le soleil, et ses bras repliés. Fritz, à cette vue, voulut parler ; mais il ne put dire un mot, et c’est le père Christel qui commença :

« Monsieur Kobus ! s’écria-t-il d’un accent de stupéfaction profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il possible : vous aimez Sûzel et vous nous la demandez en mariage ? Il faut que vous nous le disiez vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.

— Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d’éloquence, si vous ne m’accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m’aime pas, je ne puis plus vivre ; je n’ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais aimer qu’elle. Si Sûzel m’aime, et si vous me l’accordez, je serai le plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre heureuse. »

Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à sangloter ; si c’était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle pleurait comme une Madeleine.

« Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains…