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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/418

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L’AMI FRITZ.

Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure pourpre ; Kobus lui remit deux florins : »

« Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang ! Nous partirons après souper, vers neuf heures.

— C’est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un éclair. »

Puis, les regardant s’éloigner bras dessus bras dessous, le vieux postillon sourit d’un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de l’Ours-Noir, en face.


XVII


Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d’esprit ; il avait rêvé toute la nuit de Sûzel et se proposait d’aller passer six semaines au Meisenthâl, pour la voir à son aise.

« Que Hâan, Schoûltz et le vieux David rient tant qu’ils voudront, pensait-il, moi, je vais tranquillement là-bas ; il faut que je voie la petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien ! à la grâce de Dieu : ce qui doit arriver arrive ! »

En déjeunant il se représentait d’avance le sentier du Postthâl, la roche des Tourterelles, la côte des Genêts, la ferme ; puis l’étonnement de Christel, la joie de Sûzel, et tout cela le réjouissait. Il aurait voulu chanter comme Salomon : « Te voilà, ma belle amie, ma parfaite ; tes yeux sont comme ceux des colombes ! » Enfin il se coiffa de son feutre et prit son bâton, plein d’ardeur.

Mais comme il sortait prévenir Katel de ne pas l’attendre le soir ni le lendemain, qu’est-ce qu’il vit ? La mère Orchel au bas de l’escalier ; elle montait lentement, le dos arrondi et son casaquin de toile bleue sur le bras, comme il arrive aux gens qui viennent de marcher vite à la chaleur.

Je vous laisse à penser sa surprise, lui qui parlait justement pour la ferme.

« Comment, c’est vous, mère Orchel ? s’écria-t-il ; qu’est-ce qui vous amène de si grand matin ? »

Katel s’avançait en même temps sur le seuil de la cuisine, et disait :

« Eh ! bonjour, Orchel. Seigneur, que vous Avez marché vite ! vous êtes tout en nage.

— C’est vrai, Katel, répondit la bonne femme en reprenant haleine, je me suis dépêchée »

Et se tournant vers Fritz :

« J’arrive pour l’affaire dont Christel vous a parlé hier à la fête de Bischem, monsieur Kobus. Je suis partie de bonne heure. C’est une grande affaire ; Christel ne veut rien décider sans vous.

— Mais, dit Fritz, je ne sais pas ce dont il s’agit. Christel m’a seulement dit qu’il avait une affaire de famille qui le forçait de retourner au Meisenthâl, et, naturellement, je ne lui en ai pas demandé davantage.

— Voilà pourquoi je viens, monsieur Kobus.

— Eh bien ! entrez, asseyez-vous, mère Orchel, dit-il en rouvrant la porte, vous déjeunerez ensuite.

— Oh ! je vous remercie, monsieur Kobus, j’ai déjeuné avant de partir. »

Orchel entra donc dans la chambre et s’assit au coin de la table, en mettant son gros bonnet rond qui pendait à son coude ; elle fourra ses cheveux dessous avec soin, puis arrangea son casaquin sur ses genoux. Fritz la regardait tout intrigué ; il finit par s’asseoir en face d’elle en disant :

« Christel et Sûzel sont bien arrivés hier soir ?

— Très-bien, monsieur Kobus, très-bien ; à huit heures ils étaient à la maison. »

Enfin, ayant tout arrangé, elle commença, les mains jointes et la tête penchée comme une commère qui raconte quelque chose à sa voisine :

« Vous saurez d’abord, monsieur Kobus, que nous avons un cousin à Bischem, un anabaptiste comme nous, et qui s’appelle Hans-Christian Pelsly ; c’est le petit-fils de Frentzel-Débora Rupert, la propre sœur de Anna-Christina-Carolina Rupert, la grand’mère de Christel, du côté des femmes. De sorte que nous sommes cousins.

— C’est très-bien, fit Kobus, se demandant où tout cela devait les mener.

— Oui, dit-elle, Hans-Christian est notre cousin ; Christel m’a raconté que vous l’avez vu hier à Bischem. C’est un homme de bien, il a de bonnes terres du côté de Bieverkirch, et un garçon qui s’appelle Jacob, un brave garçon, monsieur Kobus, rangé, soigneux, et qui maintenant approche de ses vingt-six ans : personne n’a jamais rien entendu dire sur son compte. »

Fritz était, de venu fort grave :

« Où diable veut-elle en venir avec son Jacob ? se dit-il tout inquiet.

— Sûzel, reprit la fermière, n’est pas loin de ses dix-huit ans ; c’est en octobre, après les vendanges, qu’elle est venue au monde ; ça fait qu’elle aura dix-huit ans dans cinq mois : c’est un bon âge pour se marier. »

Les joues de Fritz tressaillirent, un frisson passa dans ses cheveux, et je ne sais quelle angoisse inexprimable lui serra le cœur.