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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/410

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L’AMI FRITZ.

serviette au menton ; mais je viens d’apprendre qu’il est mort depuis deux ans. »

Il se mit ensuite à manger de bon appétit ; et comme on venait de servir une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos de faire d’autres questions.

Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en lui-même : « Elle est ici ! »

Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d’un air tendre, puis s’ouvraient tout grands, comme deux d’un chat qui rêve en regardant un moucheron tourbillonner au soleil.

Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s’en apercevoir.

Dehors le temps était superbe ; la grande rue bourdonnait au loin de chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d’éclats de rire ; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers la place des Deux-Boucs. Et tantôt l’un, tantôt l’autre des convives se levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la foule.

A deux heures, Hâan, Schoûltz, Kobus et deux ou trois officiers prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles vides.

En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.

« Sûzel est peut-être déjà là-bas ? » pensa-t-il. Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s’écria d’une voix retentissante :

« Père Lœrich ! père Lœrich ! »

Le vieil aubergiste parut.

Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda :

« Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait !

— Oui, nous en avons encore, répondit l’aubergiste du même ton joyeux.

— Eh bien ! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à mes amis. »

Le père Lœrich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de fil d’archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.

Hâan et Schoûltz comprirent alors quel était ce petit vin et se regardèrent l’un l’autre en souriant.

« Hé ! hé ! hé ! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries ; il appelle cela du petit vin ! »

Et Schoûltz, observant les Prussiens du coin de l’œil, ajouta :

« Oui, du petit vin de France ; ce n’est pas la première fois que nous en buvons ; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des bouteilles avec le sabre. »

En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches grisonnantes, et se mettait la casquette sur l’oreille.

Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres furent remplis de la rosée céleste.

« À la santé de l’ami Fritz ! » s’écria Schoûltz en levant son verre.

Et la rosée céleste fila d’un trait dans son long cou de cigogne.

Hâan et Fritz avaient imité son geste ; trois fois de suite ils firent le même mouvement, en s’extasiant sur le bouquet du petit vin.

Les Prussiens se levèrent alors d’un air digne et sortirent.

Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit :

« Schoûltz, tu te vantes pourtant quelquefois d’une façon indigne ; je voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre chose que du vin blanc d’Alsace ?

— Bah ! laisse donc, s’écria Schoûltz, avec ces Prussiens, est-ce qu’il faut se gêner ? Je représente ici l’armée bavaroise, et tout ce que je puis te dire, c’est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en route, j’en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu’on peut me reprocher à moi d’être tombé dans un pays stérile ? N’est-ce pas la faute du feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour engraisser ses Autrichiens ? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d’y penser, j’en frémis encore : durant deux étapes nous n’avons trouvé que des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables sauvages ; je te réponds qu’il était plus agréable d’avaler de bon vin en Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne des Vosges !

— Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique des milliers d’Autrichiens et de Prussiens aient laissé leurs os en Champagne.

— Qui sait ? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d’un caporal schlague ! s’écria Fritz.