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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/409

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L’AMI FRITZ.

La grande salle était pleine de monde : trois ou quatre voyageurs, leurs valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau ; des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large ; quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine ; des bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.

A chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils jetaient un coup d’œil dans la salle, puis s’en allaient, ou bien entraient.

Fritz fit apporter une bouteille de rudesheim en attendant le dîner. Il regardait d’un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et jaune d’ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel.

Hâan et Schoûltz trouvaient le vin bon.

En ce moment un chant s’éleva dehors, et presque aussitôt les vitres furent obscurcies par l’ombre d’une grande voiture, puis d’une autre qui la suivait.

Tout le monde se mit aux fenêtres.

C’étaient des paysans qui partaient pour l’Amérique. Leurs voitures étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux, couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux blancs comme du lin, regardaient d’un air calme ; tandis que cinq ou six rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement. Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en cœur :

Quelle est la patrie allemande ?
Quelle est la patrie allemande ?

Et les vieux répondaient :

Amérika ! Amérika ! [1]

Les officiers prussiens se disaient entre eux :

« On devrait arrêter ces gens-là ! »

Hâan, entendant ces propos, ne put s’empêcher de répondre d’un ton ironique :

« Ils disent que la Prusse est la patrie allemande ; on devrait leur tordre le cou ! »

Les officiers prussiens le regardèrent d’un œil louche ; mais il n’avait pas peur, et Schoûltz lui-même relevait le front d’un air digne.

Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour s’informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d’un quart d’heure, Hâan et Schoûltz, ne le voyant pas rentrer, s’en étonnèrent beaucoup, d’autant plus qu’on apportait les soupières, et que tout le monde prenait place à table.

Fritz s’était souvenu qu’au fond de la ruelle des Oies, derrière Bischem, vivaient deux ou trois familles d’anabaptistes, et que son père avait l’habitude de s’arrêter à leur porte, pour charger un sac de pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du Mouton-d’0r, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le village.

Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir Sûzel le possédait. C’est lui qui se serait étonné, trois mois avant, s’il avait pu se voir en cet état !

Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies, jusqu’auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture du père Christel, ce qui lui gonfla le cœur de satisfaction.

« Elle y est ! se dit-il, c’est bon… c’est bon ! Maintenant je la reverrai, coûte que coûte ; il faudrait rester ici trois jours, que cela me serait bien égal ! »

Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup Mopsel s’élança de l’allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu’ils retrouvent une vieille connaissance. Alors il n’eut que le temps de s’échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un voleur ; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de pareilles démarches : il en était heureux et tout confus à la fois.

« Si l’on te voyait, se disait-il ; si l’on savait ce que tu fais. Dieu de Dieu ! comme on rirait de toi, Fritz ! Mais c’est égal, tout va bien ; tu peux te vanter d’avoir de la chance. »

Il prit les mêmes détours qu’il avait faits en venant, pour retourner au Mouton-d’Or. On était au second service quand il entra dans la salle. Hâan et Schoûltz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.

« Où diable es-tu donc allé ? lui demanda Hâan.

— J’ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en s’attachant la

  1. L’Amérique ! l’Amérique