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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/407

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L’AMI FRITZ.

la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem : les chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet s’entendait au loin sur la campagne ; les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long de la route.

Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la voyait d’avance, et rien qu’à cette pensée ses yeux se remplissaient de larmes.

« Va-t-elle être étonnée de me voir ! pensait-il. Se doute-t-elle de quelque chose ? Non, mais bientôt, bientôt elle saura tout… Il faut que tout se sache ! »

Le gros Hâan fumait gravement, et Schoûltz avait posé sa casquette derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux grisonnants, où passait la brise.

« Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages ! Ne me parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous éreintent, j’en ai par-dessus le dos ; mais aller ainsi, c’est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze jours pour m’habituer à ce genre de voitures.

— Ha ! ha ! ha ! criait Schoûltz, je le crois bien, tu n’es pas difficile. »

Fritz rêvait.

« Pour combien de temps en avons-nous ? demandait-il à Zimmer.

— Pour deux heures. Monsieur. »

Alors il pensait :

« Pourvu qu’elle soit là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé ? »

Cette crainte l’assombrissait ; mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

« Elle est là, pensait-il, j’en suis sûr. C’est impossible autrement. »

Et tandis que Hâan et Schoûltz se laissaient bercer, qu’ils s’étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tout sens, et trouvant que les chevaux n’allaient pas assez vite.

Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore, et enfin la berline descendit au vallon d’Altenbruck. Kobus se rappela tout de suite que Bischem était sur l’autre versant de la côte. Le temps de monter au pas lui parut bien long ; mais enfin ils s’avancèrent sur le plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s’écria :

« Voici Bischem ! »

En effet, ils découvrirent presque au même instant l’antique bourgade autour de la vallée en face ; sa grande rue tortueuse, ses façades décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches, ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des chouettes déplumées, ses toits de tuiles, d’ardoises et de bardeaux, rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des Suédois, des Républicains ; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de siècle en siècle : une maison à droite du temps de Hoche, une autre à gauche du temps de Mélac, une autre plus loin du temps de Barberousse.

Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges, les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant ; les chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui n’en finissaient plus : voilà ce qu’ils virent, tandis que la berline descendait au triple galot la grande rue, et que Zimmer, le coude en équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.

Hâan et Schoûltz observaient ces choses et jouissaient de l’admiration universelle. Ils virent au détour d’une rue, sur la place des Deux-Boucs, l’antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin, les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante : cela passa comme l’éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d’ardoises, avec leurs grandes baies en plein cintre du temps de Charlemagne. Les cloches sonnaient à pleine volée, c’était la fin de l’office ; la foule descendait les marches du péristyle, regardant ébahie : tout cela disparut aussi d’un bond.

Fritz, lui, n’avait qu’une idée : « Où est-elle ? »

À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque fenêtre, devant chaque porte, qu’elle fût ronde ou carrée, entourée d’un cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant : « Si elle était là ! »

Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l’ombre d’une allée, derrière une vitre, au fond d’une chambre, il l’avait vue ! il aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part, et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries, en face du Mouton-d’Or.

Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge ; c’est là que s’arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte cochère ouverte sur la cour au pavé concassé,