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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/406

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L’AMI FRITZ.

« Moi, voyez-vous, je suis en négligé ; je vais à Bischem sans prétention, pour voir, pour m’amuser…

— Et nous donc ? dit Hâan.

— Oui, mais je suis plus dans la circonstance ; un habit de nankin est toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des dentelles. »

Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de forstheimer, trois verres et une assiette de biscuits.

Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.

« Buvons ! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir. »

Ils s’assirent, et Schoûltz, en buvant un verre de vin, dit judicieusement :

« Tout serait très-bien ; mais d’arriver là-bas, habillés comme vous êtes, sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que ce n’est pas très-distingué ; cela jure, c’est même un peu vulgaire.

— Eh ! s’écria le gros percepteur, si l’on voulait tout au mieux, on irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes campagnards n’ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se rendent à la fête en passant ; est-ce qu’on se gêne pour aller rire ? »

Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l’heure approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l’oreille. Tout à coup il dit :

« Voici la voiture ! »

Les deux autres écoutèrent, et n’entendirent, au bout de quelques secondes, qu’un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.

« Ce n’est pas cela, dit Hâan ; c’est une voiture de poste qui roule sur la grande route. »

Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le frémissement du pavé.

Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent la berline que Fritz avait louée, s’approchant au trot, et le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour de ses oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d’argent, sa culotte de daim et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en l’air en claquant du fouet à tour de bras.

« En route ! » s’écria Kobus.

Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient ébahis ; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et seulement lorsqu’elle s’arrêta devant la porte, Hâan partit d’un immense éclat de rire, et se mit à crier :

« À la bonne heure, à la bonne heure ! Kobus fait les choses en grand ; ha ! ha ! ha ! la bonne farce ! »

Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait ; et Zimmer, les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, disant :

« À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.

— Oui, c’est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, montez, vous autres. Est-ce qu’on ne peut pas rabattre le manteau ?

— Pardon, monsieur Kobus, vous n’avez qu’à tourner le bouton, cela descend tout seul. »

Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s’assit et rabattit la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoûltz au milieu.

Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d’habitude par la rue des Acacias, elles suivent la grande route ; c’était quelque chose de nouveau d’en voir une sur la place.

Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoûltz et de Hâan.

« Ah ! s’écria Schoûltz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la table.

— Nous avons des cigares, » dit Fritz en leur passant des cigares qu’ils allumèrent aussitôt, et qu’ils se mirent à fumer, renversés sur leur siège, les jambes croisées, le nez en l’air et le bras arrondi derrière la tête.

Katel paraissait aussi contente qu’eux.

« Y sommes-nous, monsieur Kobus ? demanda Zimmer. — Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu’à la porte de Hildebrandt. »

Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son cornet et faisait retentir l’air de ses fanfares.

Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu’au détour de la rue. C’est ainsi qu’ils traversèrent Hunebourg d’un bout à l’autre ; le pavé résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tête, et semblaient n’avoir fait autre chose toute leur vie que rouler en chaise de poste.

Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route ; ils passèrent sous