Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/402

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et bonne tenue, M. Kobus n’avait pas son pareil.

— Bon ! bon ! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela, quoique les modes soient bien changées depuis.

— Les modes peuvent changer tant qu’on voudra, répondit Katel en approchant l’échelle de l’armoire, le bon sens ne change jamais. Nous allons d’abord vous chercher une chemise. C’est dommage qu’on ne porte plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre père ; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque poudrée à la française : c’était magnifique ! Mais aujourd’hui les gens comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence ; on ne s’y reconnaît plus ! »

Katel était alors sur l’échelle, et choisissait une chemise avec soin. Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d’un air de vénération ; et les déposant sur la table, elle dit :

« Voici d’abord le principal ; nous verrons si vos Prussiens ont des chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix. Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à six rangées de dentelles ; et ces manchettes, les plus belles qu’on ait jamais vues à Hunebourg ; regardez ces oiseaux à longues queues et ces feuilles brodées dans les jours, quel travail, Seigneur Dieu, quel travail ! »

Fritz, qui ne s’était jamais plus occupé de choses semblables que des habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les contemplait d’un air d’extase, tandis que la vieille servante, les mains croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme :

« Peut-on croire, Monsieur, que des mains de femmes aient fait cela ! disait-elle, n’est-ce pas merveilleux ?

— Oui, c’est beau ! répondait Kobus, songeant à l’effet qu’il allait produire sur la petite Sûzel, avec ce superbe jabot étalé sur l’estomac, et ces manchettes autour des poignets ; crois-tu, Katel, que beaucoup de personnes soient capables d’apprécier un tel ouvrage ?

— Beaucoup de personnes ! D’abord toutes les femmes, Monsieur, toutes ; quand elles auraient gardé les oies jusqu’à cinquante ans, toutes savent ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde, aurait la place d’honneur dans leur esprit ; et c’est juste, car s’il manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui. »

Fritz partit d’un éclat de rire :

« Ha ! ha ! ha ! tu as de drôles d’idées, Katel, fit-il ; mais c’est égal, je crois que tu n’as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des bas.

— Tenez, les voici, Monsieur, des bas de soie ; voyez comme c’est souple, moelleux ! Madame Kobus elle-même les a tricotés avec des aiguilles aussi fines que des cheveux : c’était un grand travail. Maintenant on fait tout au métier, aussi quels bas ! On a bien raison de les cachers sous des pantalons. »

Ainsi s’exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux, s’écria :

« Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure ; et si nous avons des habits un peu passables, je commence à croire que les Prussiens auront tort de se moquer de nous.

— Mais, au nom du ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos Prussiens ! de pauvres diables qui n’ont pas dix thalers en poche, et qui se mettent tout sur le dos, pour avoir l’air de quelque chose. Nous sommes d’autres gens ! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce n’est pas sur un caillou, Dieu merci ! Et nous savons aussi où trouver une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d’en boire une. Nous sommes des gens connus, établis ; quand on parle de M. Kobus, on sait que sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg…

— Sans doute, sans doute ; mais ce sont de beaux hommes, ces officiers prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d’une jeune fille, en les voyant…

— Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait alors de l’armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode ; les filles savent aussi faire la différence d’un oiseau qui passe dans le ciel, et d’un autre qui tourne à la broche ; le plus grand nombre aiment à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens ne valent pas la peine qu’on s’en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il n’en manque pas. »

Fritz se mit à contempler sa garde-robe, et, au bout d’un instant, il dit :

« Cette capote à collet de velours noir me donne dans l’œil, Katel.

— Que pensez-vous, Monsieur ? s’écria la vieille en joignant les mains, une capote pour aller avec une chemise à jabot !

— Et pourquoi pas ? l’étoffe en est magnifique.

— Vous voulez être habillé, Monsieur ?