Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/398

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
66
L’AMI FRITZ.

« Kobus ! à la bonne heure… à la bonne heure… on le voit donc une fois par ici !

— Kobus, dit Hâan, tu vas entrer dans la partie, nous avons commandé une bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes !

— Hé ! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux ; je ne suis pas de force, mais c’est égal, j’essayerai de vous battre tout de même.

— Bon ! s’écria Schoultz, la partie était en train ; j’en ai quinze, on te les donne ! Cela te convient-il ?

— Soit, dit Kobus, en ôtant sa capote et ramassant une boule ; je suis curieux de savoir si je n’ai pas oublié depuis l’année dernière.

— Père Baumgarten ! criait le professeur Speck, père Baumgarten ! »

L’aubergiste parut.

« Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la friture avance ?

— Oui, monsieur Speck.

— Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus. »


Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant ; et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force, qu’elle tombait comme une bombe de l’autre côté du jeu, dans le verger de la poste aux chevaux.

Je vous laisse à penser la joie des autres ; ils se balançaient sur leurs bancs, les jambes en l’air, et riaient tellement, que Hâan dut ouvrir plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer.

Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur l’herbe, et répandant une odeur délicieuse.

Fritz avait perdu la partie ; Hâan, lui frappant sur l’épaule, s’écria tout joyeux :

« Tu es fort, Kobus, tu es très-fort ! Prends seulement garde, une autre fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau. »

Alors ils s’assirent, en manches de chemise, autour de la petite table moisie. On se mit à l’œuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de prendre sa bonne part de la friture ; les fourchettes d’étain allaient et venaient comme la navette d’un tisserand ; les mâchoires galopaient, l’ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays.

Près de la table, sur sa queue en panache, était assis Mélac, un petit chien-loup appartenant au Panier-Fleuri, blanc comme la neige, le nez noir comme une châtaigne brûlée, l’oreille droite et l’œil luisant. Tantôt l’un, tantôt l’autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue de poisson, qu’il happait au vol.

C’était un joli coup d’œil.

« Ma foi, dit Fritz, je suis content d’être venu ce matin, je m’ennuyais, je ne savais que faire ; d’aller toujours à la brasserie, c’est terriblement monotone.

— Hé ! s’écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n’est pas ta faute, car, Dieu merci ! tu peux te vanter de t’y faire du bon sang ; tu t’es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations du Cantique des cantiques. Ha ! ha ! ha !

— Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous connaissons cet homme grave : quand il est sérieux, il faut rire, et quand il rit, il faut se défier. »

Fritz se mit à rire de bon cœur.

« Ah ! vous avez donc éventé la mèche, fit-il, moi qui croyais…

— Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce n’est pas à nous qu’il faut essayer d’en faire accroire. Mais, pour en revenir à ce que tu disais tout à l’heure, il est malheureusement vrai que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l’on voit tant d’hommes gras avant l’âge, des êtres asthmatiques, boursoufflés et poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines, cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de partout ailleurs ; car la bière contient trop d’eau, elle rend l’estomac paresseux, et quand l’estomac est paresseux, cela gagne tous les membres.

— C’est très-vrai, Monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu’une seule chope de bière ; elles contiennent moins d’eau, et, par suite, disposent moins à la gravelle : l’eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela ; et, d’un autre côté, la graisse résulte également de l’eau. L’homme qui ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre très-longtemps, et la maigreur n’est pas aussi difficile à porter que l’obésité.

— Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l’eau avec du son : si on lui faisait boire du vin il n’engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce qu’il faut à l’homme, c’est du mouvement ; le mouvement entretient nos articulations en bon état, de sorte qu’on ne ressemble pas à ces charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent : chose fort désagréable. Nos anciens, doués d’une grande prévoyance, pour éviter cet inconvénient, avaient le jeu des quilles, les mâts de cocagne, les courses aux sacs, les parties de