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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/386

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L’AMI FRITZ.

côte. Les ombres s’allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la vallée ; l’autre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan paraissait rêveur ; Fritz penchait la tête, s’abandonnant pour la première fois aux sentiments de tendresse et d’amour qui, depuis quelque temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait passer devant ses paupières rouges, tantôt l’image de Sùzel, tantôt celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, très-attentif à conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot.

A cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de Tiefenbach. Hâan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tête ballottant doucement sur l’épaule ; il alluma sa grosse pipe et laissa courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpé du Tannewald. Fritz resta sur le siège ! il ne dormait pas, comme le croyait son camarade, et s’abandonnait à ses rêves… jamais il n’avait tant rêvé de sa vie.

Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées s’emplissait de ténèbres ; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.

Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Hâan s’arrêtaient de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le plateau. Il ne restait plus qu’à traverser la forêt pour découvrir Hunebourg.

Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement, mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfonça sa large croupe dans le coussin de cuir.

« Allons ! hop ! hop ! » s’écria-t-il.

Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s’il n’eût pas déjà fait trois fortes lieues de montagne.

Ah ! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des vallées, vous découvrez tout à coup la lumière pourpre du soir, à travers les hauts panaches des bouleaux effilés dans le ciel, et que les mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l’air ^de leur haleine odorante !

La voiture suivait la lisière de la forêt ; parfois tout était sombre, les branches des grands arbres descendaient en voûte ; parfois un coin de ciel rouge apparaissait derrière les mille plantes jaillissant des fourrés ; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles défilaient, et le sole : descendait toujours : on le voyait chaque fois, au fond des percées lumineuses, d’un degré plus bas. Bientôt les pointes des hautes herbes se découpèrent sur sa face de bon vivant, une véritable face de Silène, pourpre et couronnée de pampres. Enfin il disparut, et de longs voiles d’or l’enveloppèrent dans les abîmes. Les teintes grises de la nuit envahirent le ciel ; quelques étoiles tremblotaient déjà au-dessus des sombres massifs de la forêt, dans les profondeurs de l’infini.

A cette heure, la rêverie de Kobus devint plus grande encore et plus intime ; il écoutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer à l’approche de la voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Hâan s’aperçut qu’une courroie était lâchée ; il fit halte et descendit. Fritz entr’ouvrit les yeux pour voir ce qui se passait : la lune se levait, le sentier était plein de lumière blanche.

Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout à coup des faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux après le ; travail, se mirent à chanter ensemble le vieux ! lied ;

Quand je pense à ma bien-aimée !

Le silence de la nuit était grand, mais il parut grandir encore, et les forêts elles-mêmes semblèrent prêter l’oreille à ces voix graves et douces, confondes dans un sentiment d’amour.

Ces gens ne devaient pas être très-loin ; on entendait leurs pas sur la lisière du bois ; ils marchaient en cadence.

Hâan et Kobus avaient entendu cent fois le vieux lied ; mais alors il leur sembla si beau, si bien en rapport avec l’heure silencieuse, qu’ils l’écoutèrent dans une sorte de ravissement poétique. Mais Fritz éprouvait une bien autre émotion que celle de Hâan : parmi ces ! voix s’en trouvait une, douce, haute, pénétrante, qui commençait toujours le couplet et finissait la dernière, comme un soupir du ciel. Il croyait reconnaître celte voix fraîche, tendre, amoureuse, et son cœur tout entier était dans son oreille.

Au bout d’un instant, Hâan, qui tenait Foux par la bride, pour l’empêcher de secouer la tête, dit :

« Comme c’est juste ! C’est pourtant ainsi que chantent les enfants de la vieille Allemagne. Allez donc ailleurs…

— Chut ! » fit Kobus.

Le vieux lied recommençait en s’éloignant, i et la même voix s’élevait toujours plus haute, 1 plus touchante que les autres ; à la fin, un frémissement de feuillage la couvrit.

« C’est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur la voiture.