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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/379

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L’AMI FRITZ.

Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c’est ainsi que venait l’heure de dormir.

Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la passion malheureuse du grand-oncle Séraphion et le mauvais caractère de Mlle Rosa Fon Pompon ; il se mettait à les raconter, jusqu’à ce qu’il entendit le gros Hâan ronfler comme une trompette, ce qui le forçait de se finir l’histoire à lui-même, — et c’était toujours par un mariage.


XII


L’ami Kobus, roulant un matin par un chemin très-difficile dans la vallée du Rhéethal, tandis que Hâan conduisait avec prudence, et veillait à ne pas verser dans les trous, l’ami Kobus se flt des réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse ; il était fort triste, et se disait en lui-même :

« A quoi te sert-il maintenant, Fritz, d’avoir eu soin de te tenir la tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans ? Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d’un seul de ses regards. A quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure, puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l’éviter nulle part ? A quoi t’a servi d’amasser, par ta prévoyance judicieuse, des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l’odorat, non-seulement d’un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu’il ne t’est plus même permis de boire un verre de vin, sans t’exposer à radoter comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l’on savait pourquoi tu les racontes ? Ainsi, toute consolation t’est refusée ! »

Et, songeant à ces choses, il s’écriait en lui-même, avec le roi Salomon :

« J’ai dit en mon cœur : Allons, que je t’éprouve maintenant par la joie ; jouis des biens de la terre ! Mais voilà que c’était aussi vanité. J’ai recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que mon cœur cependant suivit la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs et j’y ai semé des poissons délicieux ; je me suis amassé des richesses, je me suis agrandi ; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout était vanité ! Puisqu’il m’arrive aujourd’hui comme à l’insensé, pourquoi donc ai-je été plus sage ? Cette petite Sûzel m’ennuie plus qu’il n’est possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle ! Moi et mon cœur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et rechercher la sagesse, et nous n’avons trouvé que le mal de la folie, de l’imbécillité et de l’imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille, dont le sourire est comme un filet et le regard un lien : n’est-ce point de la folie ? Pourquoi donc ne s’est-elle pas dérangé le pied, le jour de son voyage à Hunebourg ? Pourquoi l’ai-je vue dans la joie du festin, et, plus tard, dans les plaisirs de la musique ? Pourquoi ces choses sont-elles arrivées de la sorte et non autrement ? Et maintenant, Fritz, pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités ? »

Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable. Mais ce qui l’ennuyait encore le plus, c’était de voir Hâan tirer la bouteille de la paille, et de l’entendre dire : « Allons, Kobus, bois un bon coup ! Quelle chaleur au fond de ces vallées !

— Merci, faisait-il, je n’ai pas soif. »

Car il avait peur de recommencer l’histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par raconter les siennes.

« Comment ! tu n’as pas soif ? s’écriait Hâan, c’est impossible ; voyons !

— Non, non, j’ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la main sur l’estomac avec une grimace.

— Cela vient de ce que nous n’avons pas assez bu hier soir ; nous avons été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur ; bois un coup, et cela te remettra.

— Non, merci.

— Tu ne veux pas ? tu as tort. »

Alors Hâan levait le coude, et Fritz voyait son cou se gonfler et se dégonfler d’un air de satisfaction incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant :

« Ça fait du bien. — Hue, Foux, hue !

— Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu’à boire et à manger !

— Kobus, reprenait l’autre gravement, tu couves une maladie ; prends garde ! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c’est mauvais signe. Tu maigris ; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres qui deviennent gras, c’est dangereux.

— Que le diable t’emporte ! » pensait Fritz, et parfois l’idée lui passait par la tête que Hâan se doutait de quelque chose ; alors, tout rouge, il l’observait du coin de l’œil, mais il était si paisible que le doute se dissipait.

Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent un chemin uni,