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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/378

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L’AMI FRITZ.

« Hé ! Kobus, il faut y passer… tu feras comme les autres… Hé ! hé ! hé ! Je te le dis, Fritz, ton heure est proche ! — Que le diable t’emporte ! » pensait-il.

Mais, d’autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique :

« Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu’à tout prendre les hommes sont faits pour se marier… puisque tout le monde se marie. Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin, pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages, mais au contraire les fous de la création, et qu’en y regardant de près, ils se comportent comme les frelons de la ruche. »

Ces idées n’étaient que des éclairs qui l’ennuyaient beaucoup ; il en détournait la vue, et s’indignait contre les gens capables d’avoir d’autres théories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu’une idée pareille lui traversait la tête, il se hâtait de répondre :

« Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, mais du caprice d’une femme, alors tout est perdu ; mieux vaudrait se pendre, que d’entrer dans une pareille galère ! »

Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu des champs, l’horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité du temps.

« Hé, te voilà ! lui criait le gros percepteur ; je suis en train de terminer mes comptes ; tiens, assieds-toi, c’est l’affaire de dix minutes. »

La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre, faisait son addition. Puis, la face épanouie, il laissait tomber les piles d’écus dans un sac d’une aune, qu’il ficelait avec soin, et déposait à terre près d’une pile d’autres. Enfin, quand tout était réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait tout joyeux, et ne manquait pas de s’écrier :

« Regarde, voilà l’argent des armées du roi ! En faut-il de ce gueux d’argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers, et tout ce qui s’ensuit, ha ! ha ! ha ! Il faut que la terre sue de l’or et les gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le pauvre monde ? Ça ne m’a pas l’air d’être de sitôt, Kobus, car les gros bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d’abord sur l’affaire. »

Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et s’écriait :

« Quelle farce ! quelle farce ! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis en règle. Que prends-tu ?

— Rien, Hâan, je n’ai envie de rien.

— Bah ! cassons une croûte pendant qu’on attellera le cheval ; un verre de vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et regarder l’univers par le fond d’une bouteille de gleiszellerou d’umstein. »

Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de l’auberge ; puis il venait prendre un verre avec Kobus ; et, tout étant terminé, les sacs rangés dans la caisse du char à bancs garnie de tôle, il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.

Voilà comment l’ami Fritz passait le temps en route ; ce n’était pas toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les heureux effets qu’il en avait attendus, bien s’en faut.

Mais ce qui l’ennuyait encore plus que tout le reste, c’était le soir, dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures, où pas un bruit ne s’entend, parce que tout le monde est couché, c’était d’être seul avec Hâan après soupé, sans avoir même la ressource de faire sa partie de youker, ou de vider des chopes, attendu que les cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se grisaient ensemble avec du schnaps ou du vin d’Ekersthâl. Mais Fritz, depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et tendre ; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires : l’histoire du mariage de son grand-père Niclausse, avec sa grand’mère Gorgel, ou l’aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller intime de la grande faisanderie de l’électeur Hans-Péter XVII, lequel grand-oncle était tombé subitement amoureux, vers l’âge de soixante-dix ans, d’une certaine danseuse française, venue de l’Opéra, et nommée Rosa Fon Pompon ; de sorte que Séraphion l’accompagnait finalement à toutes les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l’admirer.

Fritz s’étendait en long et en large sur ces choses, et Hâan, qui dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en disant d’une voix nasillarde : « Est-ce possible ? est-ce possible ? » Ou bien il l’interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi, en bégayant :

« Hé ! hé ! hé ! il se passe des choses drôles dans ce monde ! Va, Kobus, va toujours, je t’écoute. Mais je pensais tout à l’heure à cet animal de Schoùltz, qui s’est laissé tirer les bottes par des paysans, dans une mare. »