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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/375

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L’AMI FRITZ.

dessus bras dessous avec leurs amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l’hôpital, et descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison.

« Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l’on me rattrape à retourner au Meisenlhâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis. »

Lorsqu’il rentra, Katel dressait la table. Sûzel était partie depuis longtemps. Fritz ouvrit son secrétaire, écrivit au père Christel qu’il ne pouvait pas venir, et qu’il le chargeait de poser le grillage lui-même ; puis il cacheta la lettre, s’assit à table et dîna sans rien dire.

Après le dîné, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui demeurait à l’hôtel de la Cigogne, en face des halles. Hâan était dans son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres, il préparait des sacs et serrait dans un fourreau de cuir de grands registres reliés en veau. Son garçon Gaysse l’aidait :

« Hé ! Kobus ! s’écria-t-il, d’où me vient ta visite ? Je ne te vois pas souvent ici.

— Tu m’as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en s’asseyant au coin de la table.

— Oui, demain matin, à cinq heures ; la voiture est commandée. Tiens, regarde ! Je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs. J’en aurai pour sept ou huit jours.

— Eh bien, je t’accompagne.

— Tu m’accompagnes ! s’écria Hâan d’une voix joyeuse, en frappant de ses grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te décider une fois, ça n’est pas malheureux… Ha ! ha ! ha ! »

Et, plein d’enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de côté, s’ébouriffa les cheveux sur sa grosse tête rouge à demi chauve, et se mit à crier :

« A la bonne heure !… à la bonne heure !… Nous allons nous faire du bon sang !

— Oui, le temps m’a paru favorable, dit Fritz.

— Un temps magnifique, s’écria Hâan, en écartant les rideaux derrière son fauteuil, un temps d’or, un temps comme on n’en a pas vu depuis dix ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays… c’est décidé… mais ne va pas te dédire !

— Sois tranquille.

— Ah ! ma foi, s’écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus grand plaisir. — Gaysse ! Gaysse !

— Monsieur !

— Ma capote ! tenez… pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons au Grand-Cerf, Kobus ?

— Oui, prendre des chopes ; il n’y a pas de bonne bière en route.

— Pourquoi pas ? À Hackmatt, elle est bonne.

— Alors tu n’as plus rien à préparer, Hâan ?

— Non, tout est prêt. Ah ! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois chemises et des bas dans ma valise.

— J’aurai la mienne.

— Eh bien, en route ! » s’écria Hâan, en prenant son bras.

Ils sortirent, et le gros percepteur se mit à énumérer les villages qu’ils auraient à voir, dans la plaine et dans la montagne :

« Dans la plaine, à Hackmatt, à Mittelbronn, à Lixheim, c’est tout pays protestant, tous gens riches, bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous serons comme des coqs en pâte les six premiers jours ; pas de difficulté pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d’avance. Et seulement à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une espèce de désert, où l’on ne voit que des croix sur la route, et où les voyageurs tirent la langue d’une aune ; mais ne crains rien, nous ne mourrons pas de faim tout de même. »

Fritz écoutait en riant, et c’est ainsi qu’ils entrèrent à la brasserie du Grand-Cerf. Là, les choses se passèrent comme toujours : on joua, on but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour souper.

Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille servante assise au coin de l’âtre, sur un tabouret de bois, un torchon sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.

« Qu’est-ce que tu fais donc là ? dit-il.

— Je graisse vos gros souliers pour aller à la ferme, puisque vous partez demain ou après.

— C’est inutile, dit Fritz, je n’irai pas ; j’ai d’autres affaires.

— Vous n’irez pas ? fit Katel toute surprise ; c’est le père Christel, Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, Monsieur !

— Bah ! ils se sont passés de moi jusqu’à présent, et j’espère, avec l’aide de Dieu, qu’ils s’en passeront encore. J’accompagne Hâan dans sa tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel ; tu enverras demain le petit Yéri la porter, et ce soir tu mettras dans ma valise trois chemises et tout ce qu’il faut pour rester quelques jours dehors.

— C’est bon, Monsieur.