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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/374

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L’AMI FRITZ.

arrivait à la fin d’un couplet, pendant une demi-heure il répétait d’un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l’air, et en se balançant comme un malheureux :


Donne-moi ton cœur,
Donne-moi ton cœur…
Ou je vas mourir… je vas mourir.
Je vas mourir… mourir… mourir… !


de sorte qu’à la fin la sueur lui coulait sur la figure.

Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d’une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder ; et Kobus s’étant retourné pour lui entendre dire : « Que c’est beau ! que c’est beau ! » il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.

Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s’aperçut qu’il devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du clavecin, en soufflant dans ses joues et criant : « Prrouh ! prrouh ! » les cheveux droits sur la tête.

Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l’entendit, et, se levant, il se mit à crier : « Katel ! Katel ! » d’une voix d’homme qui se noie.

Katel entra :

« Ah ! c’est bon, fit-il. Tiens… voilà Sûzel qui t’attend depuis une heure. »

Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta :

« Oui, nous avons fait de la musique… ce sont de vieux airs… ça ne vaut pas le diable !… Enfin, enfin, j’ai fait comme j’ai pu… On ne saurait tirer une bonne mouture d’un mauvais sac. »

Sûzel avait repris son panier et s’en allait avec Katel, disant : « Bonjour, monsieur Kobus ! » d’une voix si douce, qu’il ne sut que répondre, et resta plus d’une minute comme enraciné au milieu de la salle, regardant vers la porte, tout effaré ; puis il se prit à dire :

« Voilà de belles affaires, Kobus ! tu viens de te distinguer sur cette maudite patraque… Oui… oui… c’est du beau… tu peux t’en vanter… ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique ! S’il m’arrive encore de jouer seulement Père capucin, je veux qu’on me torde le cou ! »

Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuné, et sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les choses surprenantes qui venaient de s’accomplir.


XI


On peut s’imaginer les réflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le bras, regardant à droite et à gauche si personne ne venait. Il lui semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d’œil.

« Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d’une petite fille de dix-sept, quelle chose ridicule ! se disait-il. Voilà donc d’où venaient tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois semaines ! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu n’avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à ton âge ?

« Encore, si c’était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Rœdig que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre mille fois, que de te marier avec l’une d’elles ; mais au moins, aux yeux des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la petite Sûzel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une véritable enfant, qui n’est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu pourrais être le père, c’est trop fort ! C’est tout à fait contre nature, ça n’a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu’un s’en doutait, tu n’oserais plus te montrer au Grand-Cerf, au casino, nulle part. C’est alors qu’on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t’es tant moqué des autres. Ce serait l’abomination de la désolation ; le vieux David lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez ; il t’en ferait des apologues ! il t’en ferait !

« Allons, allons, c’est encore un grand bonheur que personne ne sache rien, et que tu te sois aperçu de la chose à temps. Il faut étouffer tout cela, déraciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, tu feras des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier il m’engageait, pour la centième fois, à l’accompagner en perception. C’est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang, et dans une quinzaine tout sera fini. »

Deux hussards s’approchaient alors, bras