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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/369

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L’AMI FRITZ.

— Non, ce n’est pas mon idée ; rien n’y manquent malgré tout… »

Il allait en dire plus, lorsque la porte s’ouvrit et que le vieux rabbin entra :

« Hé ! c’est toi, David, s’écria-t-il ; arrive donc, et tâche d’expliquer à Katel ce qu’il faut entendre par « l’idéal. »

David, à ces mots, fronça le sourcil.

« Tu veux te moquer de moi ? fit-il.

— Non, c’est très-sérieux, dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les carottes et les oignons d’Égypte…

— Écoute, Kobus, s’écria le vieux rebbe, j’arrive, et voilà que tu commences tout de suite par m’attaquer sur les choses saintes ; ce n’est pas beau.

— Tu prends tout de travers, poschè-isroel. Assieds-toi, et, puisque tu ne veux pas queje parle des oignons d’Égypte, qu’il n’en soit plus question. Mais si tu n’étais pas juif…

— Allons, je vois bien que tu veux me chasser.

— Mais non, je dis seulement que si tu n’étais pas juif, tu pourrais manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu’ils valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez les infidèles.

— Ah ! maintenant, je m’en vais ; c’est aussi trop fort ! »

Katel sortit, et Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta :

« Voyons donc, que diable ! assieds-toi. J’éprouve un véritable chagrin.

— Quel chagrin ?

— De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter ces beignets : quelque chose d’extraordinaire ! »

David s’assit en riant à son tour.

« Tu les as inventés, n’est-ce pas ? dit-il. Tu fais toujours des inventions pareilles.

— Non, rebbe, non ; ce n’est ni moi ni Katel. Je serais fier d’avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César : l’honneur en revient à la petite Sûzel… tu sais, la fille de l’anabaptiste !

— Ah ! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son œil gris ; tiens ! tiens ! et tu les trouves si bons ?

— Délicieux, David !

— Hé ! hé ! hé ! oui… cette petite est capable de tout… même de satisfaire un gourmand de ton espèce. »

Puis, changeant de ton :

« Cette petite Sûzel m’a plu d’abord, dit-il ; elle est intelligente. Dans trois ou quatre ans, elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel ; elle conduira son mari par le bout du nez ; et, si c’est un homme d’esprit, lui-même reconnaîtra que c’était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.

— Ha ! ha ! ha ! cette fois, David, je suis d’accord avec toi, fit Kobus, tu ne dis rien de trop. C’est étonnant que le père Christel et la mère Orchel, qui n’ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu’elle conduit déjà tout à la ferme ?

— Qu’est-ce que je disais ? s’écria David, j’en étais sûr ! Vois-tu, Kobus, quand une femme a de l’esprit, qu’elle n’est point glorieuse, qu’elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s’élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse ; on est heureux, en quelque sorte, de lui obéir. »

En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz ; il observa le vieux rebbe du coin de l’œil et dit :

« Elle fait très-bien les beignets, mais quant au reste…

— Et moi, s’écria David, je dis qu’elle fera le bonheur du brave fermier qui l’épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très-heureux ! Depuis que j’observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m’y connaître ; je sais tout de suite ce qu’elles sont et ce qu’elles valent, ce qu’elles seront et ce qu’elles vaudront. Eh bien, cette petite Sûzel m’a plu, et je suis content d’apprendre qu’elle fasse si bien les beignets. »

Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda :

« Dis donc, poschè-isroel, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi ; ce n’est pas ton heure.

— Ah ! c’est juste ; il faut que tu me prêtes deux cents florins.

— Deux cents florins ? oh ! oh ! fit Kobus d’un air moitié sérieux et moitié railleur, d’un seul coup, rebbe ?

— D’un seul coup.

— Et pour toi ?

— C’est pour moi si tu veux, car je m’engage seul de te rembourser la somme, mais c’est pour rendre service à quelqu’un.

— A qui, David ?

— Tu connais le père Hertzberg, le colporteur ; eh bien, sa fille est demandée en mariage par le fils Salomon ; deux braves enfants, fît le vieux rebbe en joignant les mains d’un air attendri ; seulement, tu comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver…

— Tu seras donc toujours le même ? interrompit Fritz, non content de tes propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres ?

— Mais Kobus ! mais Kobus ! s’écria David