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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/368

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L’AMI FRITZ.

Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la fenêtre. Alors tout avait changé sous ses yeux ; les figures, les mines, les discours, les cris des uns et des autres : c’était comme un coup de soleil sur la place.

Et, rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des villes n’est vraiment agréable qu’en hiver ; qu’il fait bon aussi changer de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient insipide. Il se rappela que les bons œufs frais et le fromage blanc, chez l’anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuné, que tous les petits plats de Katel.

« Si je n’avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de youker, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le gros Hâan, se dit-il, j’aimerais bien passer six semaines ou deux mois de l’année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et mes affaires sont ici : c’est fâcheux qu’on ne puisse pas avoir toutes les satisfactions ensemble. »

Ces pensées s’enchaînaient dans son esprit.

Enfin, onze heures ayant sonné, la vieille servante vint dresser la table.

« Eh bien ! Katel, lui dit-il en se retournant, et mes beignets ?

— Vous avez raison, Monsieur, ils sont tout ce qu’on peut appeler de plus délicat.

— Tu les as réussis ?

— J’ai suivi la recette ; cela ne pouvait pas manquer.

— Puisqu’ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je descends à la cave chercher une bouteille de forstheimer. »

Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir ; il demanda :

« Et la recette ?

— Je l’ai dans ma poche, Monsieur.

— Eh bien, il ne faut pas la perdre ; donne que je la mette dans le secrétaire ; nous serons contents de la retrouver. »

Et, déployant le papier, il se mit à le relire.

« C’est qu’elle écrit joliment bien, fit-il ; une écriture ronde, comme moulée ! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu ?

— Oui, Monsieur, elle est pleine d’esprit. Si vous l’entendiez à la cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire rire.

— Tiens ! tiens ! moi qui la croyais un peu triste.

— Triste ! ah bien oui !

— Et qu’est-ce qu’elle dit donc ? demanda Kobus, dont la large figure s’épatait d’aise, en pensant que la petite était gaie.

— Qu’est-ce que je sais ? Rien que d’avoir passé sur la place, elle a tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun, mais d’un air si drôle…

— Je parie qu’elle s’est aussi moquée de moi, s’écria Fritz.

— Oh ! pour cela, jamais, Monsieur ; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis pas, mais de vous…

— Ha ! ha ! ha ! interrompit Kobus, elle s’est moquée de Schoultz ! Elle le trouve un peu bête, n’est-ce pas ?

— Oh ! non, pas justement ; je ne peux pas me rappeler… vous comprenez…

— C’est bon, Katel, c’est bon, » dit-il en s’en allant tout joyeux.

Et jusqu’au bas de l’escalier, la vieille servante l’entendit rire tout haut en répétant :

« Cette petite Sûzel me fait du bon sang. »

Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa bouteille, se mit la serviette au menton d’un air de satisfaction profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit.

Katel vint servir les beignets avant le dessert.

Alors, remplissant son verre, il dit :

« Nous allons voir cela. »

La vieille servante restait près de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le goûta d’abord sans rien dire ; puis un autre, puis un troisième ; enfin, se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure :

« Les beignets sont excellents, Katel, excellents ! Il est facile de reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et cependant, écoute bien ceci, — ce n’est pas un reproche que je veux te faire, — mais ceux de la ferme étaient meilleurs ; ils avaient quelque chose de plus fin. de plus délicat, une espèce de parfum particulier, — fit-il en levant le doigt, — je ne peux pas t’expliquer cela ; c’était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable.

— J’ai peut-être mis trop de cannelle ?

— Non, non, c’est bien, c’est très bien ; mais cette petite Sûzel, vois-tu, à l’inspiration des beignets, comme toi l’inspiration de la dinde farcie aux châtaignes.

— C’est bien possible, Monsieur.

— C’est positif. J’aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux ; mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck appelle « l’idéal, » cela veut dire quelque chose de poétique, de…

— Oui, Monsieur, je comprends, fit Katel : par exemple comme les saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien qu’elle, à cause des trois clous de girofle qui manquaient.