Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/366

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
34
L’AMI FRITZ.

cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s’écria :

« Quelle cave, comme tout est sec ici ! Houm ! houm ! Quel son clair ! Ah ! monsieur Kobus, je l’ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la ville. »

Puis s’approchant d’une tonne, et la frappant du doigt :

« Voici le markobrunner, n’est-ce pas ?

— Oui ; et celui-là, c’est le steinberg.

— Bon, bon, nous allons lui dire deux mots. »

Alors se courbant, la tarière au creux de l’estomac, il perça la tonne de markobrunner, et poussa lestement le robinet dans l’ouverture. Après quoi Kobus lui passa une bouteille, qu’il emplit et qu’il boucha ; Fritz enduisit le bouchon de cire bleue et posa le cachet. L’opération se poursuivit de la sorte, à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.

« Hé ! hé ! hé ! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.

— Oui, et buvons un coup, » disait Fritz.

Alors, prenant le petit gobelet sur la bonde, ils se rafraîchissaient d’un verre de cet excellent vin, et se remettaient ensuite à l’ouvrage.

Toutes les précédentes fois, Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter, d’une voix terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels que le Miserere, l’Hymne de Gambrinus, ou la chanson des Trois Hussards.

« Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.

— Oui, disait Schweyer, vous chantez bien ; c’est dommage que vous n’ayez pas été de notre grande société chorale de Johannisberg ; on n’aurait entendu que vous. »

Il se mettait alors à raconter comme de son temps, — il y avait de cela trente-cinq à quarante ans, — il existait une société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau ; que dans cette société on ne chantait qu’avec accompagnement de tonnes, de tonneaux et de brocs ; que les canettes et les chopes faisaient le fifre, et que les foudres formaient la basse ; qu’on n’avait jamais rien entendu d’aussi moelleux et d’aussi touchant ; que les filles des maîtres tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d’argent, à cause de sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois mesures.

Il disait tout cela ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas éclater de rire.

Il racontait encore beaucoup d’autres choses curieuses, et célébrait la cave du grand-duc de Nassau, « laquelle, disait-il, possède des vins précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps. »

C’est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux n’empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se mettre en place ; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et d’entrain.

Kobus avait l’habitude d’encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait à se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux tonnelier crut remarquer qu’il était préoccupé de pensées étrangères.

Deux ou trois fois il essaya de chanter ; mais, après quelques ronflements, il se taisait, regardant un chat s’enfuir par la lucarne, un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.

Son esprit n’était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret, ne voulut pas interrompre ses réflexions.

Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.

Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de youker au Grand-Cerf. Là, ses camarades remarquaient également une préoccupation étrange en lui : il oubliait de jouer à son tour.

« Allons donc, Kobus, allons donc, c’est à toi ! » lui criait le grand Frédéric.

Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.

« Je n’ai pas de chance, » se disait-il en rentrant.

Comme Schweyer avait de l’ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que l’affaire traînait en longueur, et même elle se termina d’une façon singulière.

En mettant le steinberg en perce, le vieux tonnelier s’attendait à ce que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter. Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial.

Schweyer en fut indigné.

« Il me fait boire de sa piquette, se dit-il ; mais quand le vin est de qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi. »

Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après, comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire sur ses mains, sa colère éclata :

« Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou ! Dans le temps