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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/346

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L'AMI FRITZ.

avec nous, va voir la vieille Katel qui t’attend ; elle te mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m’entends, tu lui diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel.

— Merci, monsieur Kobus, » dit la petite en se levant bien vite.

Elle fit une jolie révérence pour se sauver.

« N’oublie pas de dire là-bas que j’arriverai dans la quinzaine au plus tard, lui cria Fritz.

— Non, Monsieur, je n’oublierai rien ; on sera bien content. »

Elle s’échappa comme un oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux pétillants de joie, s’écria :

« Voilà ce qu’on peut appeler une jolie petite fille, et qui fera bientôt une bonne petite femme de ménage, je l’espère.

— Une bonne petite femme de ménage, j’en étais sûr, s’écria Kobus en riant aux éclats ; le vieux poschè-isroel ne peut voir une fille ou un garçon sans songer aussitôt à les marier. Ha ! ha ! ha !

— Eh bien, oui ! s’écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée, oui, j’ai dit et je répète : une bonne petite femme de ménage ! Quel mal y a-t-il à cela ? Dans deux ans cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même avoir un petit poupon rose dans les bras.

— Allons, tais-toi, vieux, tu radotes.

— Je radote… c’est toi qui radotes, épicaures ; pour tout le reste tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage tu es un véritable fou.

— Bon, maintenant c’est moi qui suis le fou et David Sichel l’homme raisonnable. Quelle diable d’idée possède le vieux rebbe de vouloir marier tout le monde ?

— N’est-ce pas la destination de l’homme et de la femme ? Est-ce que Dieu n’a pas dit dès le commencement : « Allez, croissez et multipliez ? » Est-ce que ce n’est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir vivre… »


Mais alors Fritz se mit tellement à rire que le vieux rebbe en devint tout pâle d’indignation :

« Tu ris, fit-il en se contenant, c’est facile de rire. Quand tu ferais : « ha ! ha ! ha ! hé ! hé ! hé ! hi ! hi ! hi ! » jusqu’à la fin des siècles, cela prouverait grand’chose, n’est-ce pas ? Si seulement une fois tu voulais raisonner avec moi, comme je t’aplatirais ! Mais tu ris, tu ouvres ta grande bouche : « ha ! ha ! ha ! « Ton nez s’étend sur tes joues comme une tache d’huile, et tu crois m’avoir vaincu. Ce n’est pas cela, Kobus, ce n’est pas ainsi qu’on raisonne. »

En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques que toute la salle ne put y tenir et que Fritz lui-même dut se serrer l’estomac pour ne pas éclater.

« Non, ce n’est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu ne penses pas, tu n’as jamais réfléchi.

— Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues où serpentaient les larmes ; si je ris c’est à cause de tes idées étranges. Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis tranquille avec ma vieille Katel, que j’ai tout arrangé chez moi pour être à mon aise. Quand je veux me promener, je me promène ; quand je veux m’asseoir et dormir, je m’asseois et je dors ; quand je veux prendre une chope, je la prends ; si l’idée me passe par la tête d’inviter trois, quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout cela ! tu voudrais m’amener une femme qui bouleverserait tout de fond en comble ! Franchement, David, c’est trop fort !

— Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu’à la fin ? Détrompe-toi, garçon ; l’âge arrive, et, d’après le train que tu mènes, je prévois que ton gros orteil t’avertira bientôt que la plaisanterie a duré trop longtemps. Alors tu voudras bien avoir une femme !

— J’aurai Katel.

— Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.

— Bah ! interrompit Fritz, si la chose arrive… alors comme alors, il sera temps d’aviser. En attendant, je suis heureux ; parfaitement heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout ce qui s’ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou de madame la sous-préfète ; il faudrait changer mes habitudes ; je ne pourrais plus aller le chapeau sur l’oreille ou sur la nuque, la cravate un peu débraillée ; il faudrait renoncer à la pipe… ce serait l’abomination de la désolation, je tremble rien que d’y penser. Tu vois que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu’un vieux rebbe qui prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d’être heureux.

— Tu raisonnes mal, Kobus.

— Comment ! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n’est pas notre but à tous ?

— Non, ce n’est pas notre but, sans cela nous serions tous heureux : on ne verrait pas tant