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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/330

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LE CITOYEN SCHNEIDER.

été dans le même besoin, vous auriez fait la même chose pour nous.

« — Sans doute, sans doute, dit-il, mais cela n’empêche pas…

« — Non, ne nous privez pas du mérite de la bonne action.

« — Amen ! » fit-il brusquement.

« Il prit le rouleau de papiers sur le bahut, se coiffa du tricorne et sortit.

« Mon père avait déjà porté la malle sur le traîneau ; il était lui-même assis près du timon ; le curé s’assit derrière, et nous les regardâmes filer jusqu’à la Roche-Creuse. Tout le monde était pensif ; souvent le grand-père regardait ma mère en silence ; bien des pensées nous passaient par l’esprit, mais personne ne disait rien.

« Le soir, vers quatre heures, mon père rentra. Il dit que le prêtre de Cologne était descendu chez M. le curé de Munster, et ce fut tout.

« Cette année-là, le printemps revint comme à l’ordinaire. Le soleil, au bout de cinq grands mois, fit fondre les neiges, et sécha notre plancher humide. On sortit la vache et la chèvre ; on vida l’étable, on renouvela l’air. En conduisant les bêtes à la pâture, en faisant claquer mon fouet, je fis résonner les échos de mes cris joyeux. Les bruyères refleurirent, et le grand ouragan fut oublié.


II


« Plusieurs années s’étaient écoulées, le grand-père Yéri était mort, et mon père m’avait envoyé dans la basse Alsace, apprendre le métier de sculpteur chez mon oncle Conrad, à Vettenheim. J’approchais de quinze ans et je commençais à me croire un homme. C’était au temps où tout le monde portait le bonnet sang-de-bœuf et la cocarde tricolore ; où l’on partait par centaines, en pantalons de toile grise, le fusil sur l’épaule.

« Je me rappelle qu’en ce temps-là, deux régiments se formaient à Strasbourg, et qu’il fallait des enfants pour battre la charge, parce que les hommes voulaient tous avoir le fusil. Cinq garçons se présentèrent à Vettenheim ; j’étais du nombre ; on tira pour savoir qui partirait. C’est notre voisin, le petit Fritzel, qui partit, et tout le village cria qu’il avait gagné. Maintenant on a gagné quand on reste.

« En même temps, l’abbé Schneider exterminait les curés, les moines et les chanoines en Alsace. On ne voulait plus reconnaître que la déesse Raison et les Grâces.

Un matin, j’étais en train de dégrossir une pierre dans notre atelier, qui donnait sur la petite place de la fontaine ; mon oncle Conrad fumait sa pipe sur la porte, et la tante Grédel balayait les copeaux dans l’allée.

« Il pouvait être dix heures, lorsqu’il se fit un grand tumulte au dehors ; les gens couraient devant la maison, d’autres traversaient la petite place ; d’autres, en suivant la foule, demandaient :

« — Qu’est-ce qui se passe ? »

« Naturellement je sortis pour voir la chose, et j’étais encore dans l’allée, que le trot de plusieurs chevaux, un cliquetis de sabres, le roulement sourd d’une grosse charrette se firent entendre au loin ; puis le son d’une trompette éclata dans le village.

« Au même instant, un peloton de hussards débouchait sur la place ; ceux de devant, le pistolet armé en l’air, et les autres le sabre au poing. Plus loin venait, sur un cheval noir, un gros homme, en habit bleu, à revers rabattus sur la poitrine, le grand chapeau à claque, surmonté de plumes tricolores, en travers de la tête, l’écharpe autour de la panse et le sabre de cavalerie ballottant contre la botte. Derrière lui s’avançait, cahotant sur le pavé, une grande voiture attelée de chevaux gris et pleine de poutres rouges.

« Le gros homme à plumes riait, pendant que les gens, tout pâles, s’aplatissaient le dos au mur, la bouche ouverte et les bras pendants. Du premier coup d’œil, je reconnus le prêtre que nous avions sauvé des neiges !

« Quelques farceurs, pour se donner l’air de n’avoir rien à craindre, criaient : « Voici le citoyen Schneider qui vient écheniller les environs de Vettenheim. Gare aux aristocrates ! » D’autres chantaient, en faisant des grimaces :

« Les aristocrates à la lanterne ! »

« Ils levaient les bras et les jambes en cadence ; mais cela ne les empêchait pas d’avoir le ventre serré comme tout le monde et de rire jaune.

« En face de là fontaine, le cortège s’arrêta ; Schneider, levant le nez, regarda tout autour de la place les hauts pignons avec leurs toits pointus, les figures innombrables qui se pressaient dans les lucarnes, et les petites niches, d’où l’on avait ôté les saintes vierges depuis longtemps.

« — Quel nid de punaises ! — cria-t-il au capitaine de hussards, — quel nid de punaises ! Nous allons avoir de l’ouvrage ici pour huit jours. »

« En entendant cela, l’oncle Conrad me prit par le bras en disant :