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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/33

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

bonhomme se dirigèrent vers la montagne voisine.

À travers les hauts sapins s’avançaient à perte de vue une immense file de pèlerins, les uns nu-pieds, leurs bottes au bout de leur bâton de voyage, les autres chargés de provisions, de paquets, de gourdes et de toutes les choses nécessaires à la vie.

Une vieille femme allait à leur tête et récitait seule la prière au milieu du silence universel, puis tous les autres répondaient :

« Priez pour nous ! priez pour nous ! » — Et ce cri, se répétant de proche en proche, à la cime des rochers, sur la pente des ravins, dans le creux des vallons, ressemblait au chant mélancolique des bandes de grues qui traversent les nuages.

L’illustre docteur était tellement saisi de ce spectacle qu’il ne pouvait proférer une parole ; mais Coucou Peter, du haut de son arbre, étendait la main et désignait chaque village, à mesure qu’il tournait la cime de la montagne :

« Voici ceux de Walsch, s’écriait-il, je les reconnais à leurs chapeaux de paille, à leurs petites vestes et à leurs grands pantalons qui montent jusque sous les bras ; ce sont de joyeux compères, ils vont en pèlerinage pour boire du vin d’Alsace. — Ces autres qui suivent en culottes courtes et en grands habits, avec de larges boutons qui reluisent au soleil, sont de Dagsbourg, le plus dévot et le plus pauvre pays de la montagne ; ils vont à la foire pour baiser les os de saint Florent. — Voici ceux de Saint-Quirin, en petites blouses et la casquette sur l’oreille. Gare les coups de poing à la procession ! Tous ces gens de verreries et de fabriques aiment à riboter et à batailler contre les Allemands. Ce n’est pas avec eux, maître Frantz, qu’il faudra disputer de la pérégrination des âmes. — Regardez ces autres qui tournent à l’embranchement de la Roche-Plate, on les appelle les Gros-Jacques de la montagne. Ceux-là vont en pèlerinage pour montrer leurs beaux habits ; voyez comme ils ont couvert leurs chapeaux avec leurs mouchoirs, comme ils ont fourré leurs pantalons dans les tiges de leurs bottes : ce sont les glorieux d’Aberschwiller, ils marchent gravement le nez en l’air ! — Mais qui diable peuvent être ceux qui suivent en trébuchant ? Ah ! je les reconnais… je les reconnais, ce sont les gens de la plaine, les Lorrains avec leurs petits sacs remplis de noix et de lard ; Dieu de Dieu, qu’ils ont l’air fatigué ! Pauvres petites femmes ! je les plains de tout mon cœur. Toutes ces petites de la plaine sont fraîches comme des roses, au lieu que celles du haut pays, de la Houpe, par exemple, sont brunes comme des groseilles noires. »

Le bon apôtre trouvait son mot à dire sur chaque village, et Mathéus se perdait dans un abîme de contemplation profonde.

Enfin, au bout d’une heure, la queue de la procession parut s’éclaircir, elle montait lentement la côte ; bientôt elle tourna la Roche-Plate ; quelques groupes suivaient encore à de grandes distances ; c’étaient des malades, des infirmes en charrettes. Ils disparurent à leur tour et tout rentra dans le silence de la solitude.

Alors l’illustre philosophe regarda son disciple d’un air grave et lui dit :

« Partons pour Haslach, c’est là que l’Être des êtres nous appelle. Oh ! Coucou Peter, ton cœur ne te dit-il pas que le grand Démiourgos, avant de nous porter sur le théâtre de nos triomphes, a voulu nous offrir, dans ce désert, le tableau de l’immense variété des races humaines ? Comprends-tu, mon ami, la majesté de notre mission ?

— Oui, maître Frantz, je comprends très-bien, il faut partir ; mangez d’abord ces cerises que j’ai cueillies pour vous, et puis en route ! »

Quoique Mathéus ne trouvât point dans ces paroles tout le recueillement désirable, il s’assit, le chapeau de son disciple entre les genoux, et mangea les cerises de fort bon appétit ; puis Coucou Peter ayant ramené Bruno, qui broutait les jeunes pousses à quelque distance, maître Frantz se remit en selle, son disciple prit la bride, et ils montèrent le sentier sablonneux qui mène à la Roche-Plate.

Le soleil descendait derrière le Losser, et de longues nappes d’or traversaient les flèches des hauts sapins. Plusieurs fois Mathéus se retourna pour contempler ce spectacle imposant ; mais lorsqu’ils eurent pénétré dans le bois, tout devint obscur, et les pas de Bruno retentirent sous le dôme des grands chênes comme dans un temple.

Environ une heure après, la lune commençait à poindre sous le feuillage, lorsqu’ils aperçurent, à cinquante pas au-dessous d’eux, un groupe de pèlerins qui se rendaient tranquillement à la foire. Coucou Peter reconnut au premier coup d’œil le grand Hans Aden, maire de Dabo, son âne Schimel, et sa petite femme Thérèse, assise dans l’un des bâts de l’âne ; mais il fut tout surpris de voir un gros poupon joufflu, soigneusement emmailloté et sanglé dans l’autre bât de Schimel, car Hans Aden n’avait pas d’enfant à sa connaissance. Ils allaient ainsi comme de vénérables patriarches ; la petite Thérèse, son mouchoir noué