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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/329

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LE CITOYEN SCHNEIDER.

en levant la trappe de sa tête chauve, Friederich, arrive donc, la soupe est prête ! »

« À cette voix je m’éveillai ; je regardai, il faisait grand jour, et la bonne odeur de la soupe à la farine remplissait la maison.

« Alors je ne pris que le temps de passer mon petit pantalon de toile grise, et de mettre mes sabots pour descendre. Tous les événements de la veille se présentaient à mon esprit ; outre mon bon appétit, j’étais encore curieux de savoir ce qui s’était passé. Aussi, du haut de l’escalier, je me penchais déjà sur la rampe, pour regarder dans la chambre : la soupière fumait sur une belle nappe blanche ; le grand-père, assis en face, faisait le signe de la croix ; le père et la mère, debout, disaient le Benedicite dévotement ; et le gros homme, assis dans le fauteuil de cuir, au coin de l’âtre, les jambes enveloppées d’une couverture de laine, et ses mains potelées croisées sur son ventre, qui se relevait en forme de cornemuse, ressemblait, avec sa face charnue et ses cheveux roux, à un bon chat qui dort sur la cendre chaude. C’était attendrissant de le voir.

« —Descends, Friederich, me dit ma mère, n’aie pas peur, monsieur le curé ne te fera pas de mal ! »

« Le gros homme tourna la tête et se mit à me sourire en disant :

« — C’est votre petit garçon ?

« — Oui, Monsieur le curé.

« — Arrive donc, petit, » fit-il.

« Ma mère me prit par la main et me conduisit près de ce bon prêtre, qui me regarda de ses gros yeux gris d’un air tendre ; puis il me tapa sur la joue et demanda :

« — Est-ce qu’il sait déjà ses prières ?

« — Oh oui ! Monsieur le curé, c’est la première chose que nous lui avons apprise.

« — A la bonne heure ! à la bonne heure !

« Ma mère m’avait ôté mon bonnet ; et moi, les mains jointes, les yeux à terre, je récitai l’Ave Maria et le Pater Noster d’un trait.

« —C’est bien, c’est bien, fit le gros homme en me pinçant l’oreille, hé! hé ! hé ! tu seras un bon serviteur devant Dieu. Va, maintenant, déjeune, je suis content de toi ! »

« Il parlait doucement et toute la famille pensait :

« — Quel brave homme ! quel bon cœur ! quel malheur s’il était resté gelé dans la Schloucht ! »

« Mais une circonstance survint, qui nous montra ce bonhomme sous une tout autre physionomie. Vous saurez que, la veille, mon père avait apporté dans notre chambre les effets de M. le curé : sa malle, son tricorne et un gros rouleau de papiers. Ces choses étaient posées sur notre bahut, à l’autre coin de l’âtre : la malle au-dessous, le tricorne au-dessus et le rouleau de papiers sur le tricorne.

« En passant, je touchai le rouleau de papiers, qui tomba sur le plancher, et se déroula presque sur le feu.

« Alors cet homme paisible fit entendre un véritable cri de loup, accompagné de jurements épouvantables. Il se précipita sur les papiers, les arracha de la flamme, et les éteignit dans ses mains. Puis il me regarda tout pâle, d’un œil si féroce, que j’en eus la chair de poule. Nous étions tous consternés, la bouche béante. Lui, regardant les papiers un peu roussis sur les bords, se mit à bégayer en frémissant :

« — Mon Thucydide !… petit animal, mon Thucydide ! » — Après quoi, roulant ses papiers les uns dans les autres, et s’apercevant de notre stupeur, il me menaça du doigt en reprenant son air bonhomme ; mais nous n’avions plus envie de rire avec lui.

« —Ah ! mauvais petit gueux, dit-il, tu viens de me faire peur. Figurez-vous que j’arrive tout exprès de Cologne ; oui, j’ai fait plus de cent lieues pour chercher ces vieux manuscrits au couvent de Saint-Dié ; il m’a fallu trois mois pour y mettre un peu d’ordre ; et l’imprudence de ce malheureux enfant allait anéantir une œuvre peut-être unique dans le monde. J’en sue à grosses gouttes ! »

« C’était vrai, sa large face était pourpre, des gouttes de sueur lui couvraient le front.

« Malgré cela, vous pensez bien que toute notre famille devint grave ; nous n’étions pas habitués d’entendre des prêtres jurer comme ceux qui conduisent les bœufs à la pâture. Ma mère ne disait plus rien. Nous mangions en silence. Quand nous eûmes fini, le père sortit. Nous l’entendîmes tirer le cheval de l’écurie et l’atteler au traîneau, devant la porte. Enfin il rentra et dit :

« — Monsieur le curé, si vous voulez monter sur le traîneau, dans une heure nous serons à Munster.

« — Je veux bien, » fit le gros homme en se levant.

« Et regardant dans la chambre d’un air grave, il dit

« — Vous êtes de braves gens, oubliez un instant de colère ; l’esprit est fort, mais la chair est faible. Permettez-moi de vous témoigner ma reconnaissance. »

« Il voulut remettre un frédéric d’or à ma mère, mais elle refusa et répondit :

« — C’est au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ que nous vous avons assisté dans le malheur, Monsieur le curé. Si nous avions