Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/328

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
76
LE CITOYEN SCHNEIDER.

« Ainsi se passait le temps ; tandis que les oiseaux criaient famine, que les bêles sauvages cherchaient les cavernes du Honeck et du Valtin, nous blottis autour de l’âtre, nous rêvions en paix, et chaque soir ma mère disait :

— « Encore un jour de passé ! Encore un pas vers le printemps ! »

« Tout cela, je me le rappelle avec bonheur ; mais il arrive des choses étranges dans ce bas inonde, des choses qui nous reviennent longtemps après, et qui montrent que la sagesse des hommes, et même leur bonté, n’est que folie.

« Cette année-là donc, au dernier jour de janvier, entre une et deux heures de l’après-midi, il s’éleva un grand vent. Quoique la maison fût abritée vers le nord, à chaque coup elle tremblait ; au bout d’une heure, elle était tellement couverte de neige, que l’ouragan passait au-dessus. Nous avions éteint le feu, une lampe seule brillait sur la table. Ma mère priait ; je crois que mon père priait aussi. Le grand-père, lui, s’était éveillé et semblait épouvanté de ce vacarme : toute la neige tombée depuis trois mois remontait vers le ciel en poussière ; tout hurlait, pleurait et sifflait dehors ; de seconde en seconde, on entendait les grands arbres lâcher leurs racines avec des craquements épouvantables. Si le vent était venu de face, il aurait enfoncé nos fenêtres et découvert le toit ; heureusement il soufflait de la montagne.

« Au milieu de ce bruit terrible, il nous semblait parfois entendre des cris humains ; et nous, déjà si troublés pour nous-mêmes, nous frémissions encore en songeant au péril des autres. À chaque fois, la mère disait : — « Il y a quelqu’un dehors ! » — « Et nous prêtions l’oreille le cœur serré ; mais la grande voix de l’ouragan dominait tout.

« Cela dura deux heures ; puis il se fit un grand silence, et nous entendîmes encore une fois bêler notre chèvre.

« — Le vent est tombé, dit mon père ; et, s’approchant de la porte, il écouta quelques instants, le doigt sur le loquet.

« Nous étions tous derrière lui lorsqu’il ouvrit, et nous regardâmes, les yeux écarquillés. Le temps était sombre, à cause de la neige qui descendait ; une éclaircie blanchâtre sur notre droite indiquait la position du soleil ; il pouvait être alors quatre heures.

« Comme nous regardions à travers cette lumière grise, nous aperçûmes, à deux ou trois cents pas au-dessous de nous, dans le sentier qui descend de la Schloucht, un traîneau arrêté et un cheval devant. On ne voyait que la tête du cheval et les pointes des montants du traîneau.

« — Voilà donc ce que nous entendions, s’écria le grand-père Yéri-Hans.

« — Oui, dit mon père en rentrant dans la hutte, un malheur est arrivé. »

« Il prit la pelle de bois derrière la porte et se mit à descendre la côte, ayant de la neige jusqu’aux genoux ; moi, je courais derrière lui, malgré les cris de la mère ; le grand-père suivait aussi de loin.

« Plus nous descendions, plus la neige devenait profonde. Malgré cela, mon père, arrivant au haut du talus qui domine le sentier, se laissa glisser jusqu’au bas, en s’appuyant sur le manche de la pelle, et, dans cet endroit, je fis halte pour le regarder.

« Il saisit le cheval par la bride ; mais aussitôt, voyant à deux ou trois pas de là quelque chose dans la neige, il s’approcha, souleva péniblement un gros homme vêtu de noir, dont la tête retomba sur son épaule, et le posa sur le traîneau ; puis, à force de cris et de secousses, il tira l’animal de son trou. Ce fut une grande affaire pour l’amener à la maison. Mon père y parvint pourtant, en faisant le tour de toutes les roches et des racines d’arbres où s’était accumulée la neige.

« Le grand-père et moi nous suivions, bien tristes, regardant le malheureux étendu sur le traîneau. Il avait des bas de soie noire, une soutane et des souliers à boucle d’argent : c’était un prêtre.

« Et maintenant, qu’on se figure la désolation de ma mère, en voyant ce saint homme dans un si pitoyable état ! Il me semble encore l’entendre crier, les mains jointes au-dessus de sa tête : « — Seigneur, ayez pitié de nous ! » Elle voulait envoyer mon père tout de suite à Munster chercher un médecin. Mais la nuit étant survenue, il faisait noir à la porte comme dans un four, et toute la bonne volonté du monde ne pouvait pas vous faire trouver le chemin au milieu des neiges.

« Dans cette désolation, on se dépêcha d’allumer du feu, de chauffer des couvertures ; et, comme j’étais un embarras pour tout le monde, on m’envoya coucher dans la chambre du grand-père.

« Toute la nuit, j’entendis aller et venir au-dessous de moi ; la lumière brillait à travers les fentes du plancher ; ma mère se lamentait. Enfin, vers une heure, accablé de fatigue et l’estomac creux, je m’endormis si profondément, qu’il fallut m’éveiller le lendemain à huit heures, sans quoi je dormirais peut-être encore.

« —Friederich ! Friederich ! criait le grand-père,