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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/324

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LE CHANT DE LA TONNE.

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p334.jpg
Brauer l’éleva lentement (Page 71.)


vivante que notre âme, cette âme des Mozart, des Gluck, des Weber, des Théodore Hoffmann, envahissait mon être et me faisait dresser les cheveux sur la tête.

« Oh ! m’écrai-je, souffle divin ! oh ! musique enchanteresse ! Non, jamais, jamais mortel ne s’est élevé plus haut que moi dans les sphères invisibles ! »

Je lorgnais du coin de l’œil le robinet mélodieux, mais Brauer ne crut pas devoir m’en jouer une seconde ariette.

« Bon ! fit-il, quand on s’ouvre la veine, il est agréable de voir que c’est pour un digne appréciateur, pour un véritable artiste. Tu n’es pas comme notre bourgmestre Kalb, qui voulait se gargariser la panse d’un deuxième et même d’un troisième verre, avant de se prononcer. Animal ! je l’ai mis rudement à la porte ! »

Nous passâmes alors en revue le hattenheim, le hochheim, le markobrunner, lerudesheim, tous vins exquis, chaleureux ; et, chose bizarre, à chaque vin nouveau, un nouvel air me passait par la tête, je le fredonnais involontairement ; la pensée de Sébalt devenait de plus en plus lucide pour moi, je compris qu’il voulait me donner une leçon expérimentale du plus grand problème des temps modernes.

« Brauer, lui dis-je, crois-tu donc sérieusement que l’homme ne soit que l’instrument passif de la bouteille, un cor de chasse, une flûte, un cornet à piston que l’esprit de la tonne embouche, et dont il tire telle musique qu’il lui plaît ? Que deviendraient la liberté, la loi