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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/318

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LE REQUIEM DU CORBEAU.

dirait la trompette du jugement dernier ; les petits anges battent de l’aile en riant, et les saintes pleurent d’une manière vraiment harmonieuse. Chut !… Voici le Veni Creator, la basse colossale s’avance ; la terre s’ébranle, Dieu va paraître ! »

Et maître Zacharias penchait la tête, il semblait écouter de toute son âme, de grosses larmes roulaient dans ses yeux : « Bene, Raphaël, bene, » murmurait-il. Mais comme mon oncle se plongeait ainsi dans l’extase, que sa figure, son regard, son attitude, que tout en lui exprimait un ravissement céleste, voilà Hans qui s’abat tout à coup sur notre fenêtre en poussant un couac épouvantable. Je vis l’oncle Zacharias pâlir ; il regarda vers la fenêtre d’un œil effaré, la bouche ouverte, la main étendue dans l’attitude de la stupeur.

Le corbeau s’était posé sur la traverse de la fenêtre. Non, je ne crois pas avoir jamais vu de physionomie plus railleuse ; son grand bec se retournait légèrement de travers, et son œil brillait comme une perle. Il fit entendre un second couac ironique, et se mit à peigner son aile de deux ou trois coups de bec.

Mon oncle ne soufflait mot, il était comme pétrifié.

Hans reprit son vol, et maître Zacharias, se tournant vers moi, me regarda quelques secondes.

« L’as-tu reconnu ? me dit-il.

— Qui donc ?

— Le diable !…

— Le diable !… Vous voulez rire ? »

Mais l’oncle Zacharias ne daigna point me répondre, et tomba dans une méditation profonde.

Depuis ce jour, maître Zacharias perdit toute sa bonne humeur. Il essaya d’abord d’écrire sa grande symphonie des Séraphins, mais n’ayant pas réussi, il devint fort mélancolique ; il s’étendait tout au large dans son fauteuil, les yeux au plafond, et ne faisait plus que rêver à l'harmonie céleste. Quand je lui représentais que nous étions à bout d’argent, et qu’il ne ferait pas mal d’écrire une valse, un hopser, ou toute autre chose, pour nous remettre à flot :

« Une valse !… un hopser !… s’écriait-il, qu’est-ce que cela ?… Si tu me parlais de ma grande symphonie, à la bonne heure ; mais une valse ! Tiens, Tobie, tu perds la tête, tu ne sais ce que tu dis. »

Puis il reprenait d’un ton plus calme :

« Tobie, crois-moi, dès que j’aurai terminé ma grande œuvre, nous pourrons nous croiser les bras et dormir sur les deux oreilles. C’est l’alpha et l'oméga de l’harmonie. Notre réputation sera faite ! Il y a longtemps que j’aurais terminé ce chef-d’œuvre ; une seule chose m’en empêche, c’est le corbeau !

— Le corbeau !… mais, cher oncle, en quoi ce corbeau peut-il vous empêcher d’écrire, je vous le demande ? n’est-ce pas un oiseau comme tous les autres ?

— Un oiseau comme tous les autres ! murmurait mon oncle indigné ; Tobie, je le vois, tu conspires avec mes ennemis !… Cependant, que n’ai-je pas fait pour toi ? Ne t’ai-je pas élevé comme mon propre enfant ? N’ai-je pas remplacé ton père et ta mère ? Ne t’ai-je pas appris à jouer de la clarinette ? Ah ! Tobie, Tobie, c’est bien mal ! »

Il disait cela d’un ton si convaincu que je finissais par le croire ; et je maudissais dans mon cœur ce Hans, qui troublait l’inspiration de mon oncle. « Sans lui, me disais-je, notre fortune serait faite !… » Et je me prenais à douter si le corbeau n’était pas le diable en personne.

Quelquefois l’oncle Zacharias essayait d’écrire ; mais par une fatalité curieuse et presque incroyable, Hans se montrait toujours au plus beau moment, ou bien on entendait son cri rauque. Alors le pauvre homme jetait sa plume avec désespoir, et s’il avait eu des cheveux, il se les serait arrachés à pleines poignées, tant son exaspération était grande. Les choses en vinrent au point que maître Zacharias emprunta le fusil du boulanger Râzer, une vieille patraque toute rouillée, et se mit en faction derrière la porte, pour guetter le maudit animal. Mais alors Hans, rusé comme le diable, n’apparaissait plus ; et dès que mon oncle, grelottant de froid, car on était en hiver, dès que mon oncle venait se chauffer les mains, aussitôt Hans jetait son cri devant la maison. Maître Zacharias courait bien vite dans la rue… Hans venait de disparaître !

C’était une véritable comédie, toute la ville en parlait. Mes camarades d’école se moquaient de mon oncle, ce qui me força de livrer plus d’une bataille sur la petite place. Je le défendais à outrance, et je revenais chaque soir avec un œil poché ou le nez meurtri. Alors il me regardait tout ému et me disait :

« Cher enfant, prends courage. Bientôt tu n’auras plus besoin de te donner tant de peine ! »

Et il se mettait à me peindre avec enthousiasme l’œuvre grandiose qu’il méditait. C’était vraiment superbe ; tout était en ordre : d’abord l’ouverture des apôtres, puis le chœur des séraphins en mi bémol, puis le Veni Creator grondant au milieu des éclairs et du tonnerre !…

« Mais, ajoutait mon oncle, il faut que le corbeau meure. C’est le corbeau qui est cause de