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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/310

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LE CABALISTE HANS WEINLAND.

de brume, de pluie, de boue et de neige, un matin qu’il faisait un peu de soleil, et qu’ayant franchi la grille du Jardin-des-Plantes, je vis les premières feuilles sortir des bourgeons, mon émotion fut telle, qu’il me fallut m’asseoir et fondre en larmes comme un enfant.

J’avais pourtant alors vingt-deux ans, mais jesongeaisaux verts sapins du Schwartz-Wald ; j’entendais nos jeunes filles chanter d’une voix joyeuse :


Tra, ri, ro, l’été vient encore une fois !


et moi j’étais à Paris ! je ne voyais plus le soleil ; je me sentais seul, abandonné dans la ville immense !… Mon cœur débordait enfin ; je n’y tenais plus : ce peu de verdure m’avait remué jusqu’au fond des entrailles. Il est si doux de pleurer en songeant à son pays !

Après quelques instants de faiblesse, je rentrai chez moi ranimé d’espérance, et je me remis àl’œuvre avec courage ; un flot dejeunesse et de vie avait accéléré les mouvements de mon cœur. Je me disais : « Si l’oncle Zacharias pouvait me voir, il serait fier de moi ! »

Mais ici se place un événement terrible, mystérieux, dont le souvenir me consterne, et bouleverse encore toutes mes idées philosophiques. Cent fois j’ai voulu m’en rendre compte, sans y réussir.

Tout en face de ma petite fenêtre, de l’autre côté de la rue, entre deux hautes masures, se trouvait un terrain vague, où croissaient en abondance les herbes folles, — le chardon, la mousse, les hautes orties et les ronces, — qui se plaisent à l’ombre.

Cinq ou six pruniers s’épanouissaient dans cette enceinte humide, fermée sur le devant par un vieux mur de pierres sèches.

Un écriteau en bois surmontait la muraille décrépite, et portait :


TERRAIN À VENDRE.
425 mètres.
s’adresser à Me tirago, notaire
etc., etc.


Une vieille futaille écartelée et vermoulue recevait l’eau des gouttières du voisinage, et la laissait fuir dans l’herbe. Des milliers d’atomes aux ailes gazeuses, des cousins, des éphémères tourbillonnaient sur cette mare verdâtre ; et, quand un rayon de soleil y tombait par hasard entre les toits, on y voyait pulluler la vie comme une poussière d’or ; deux grenouilles énormes montraient alors leur nez camard à la surface, traînant leurs longues jambes filandreuses sur les lentilles d’eau, et se gorgeant des insectes qui s’engouffraient dans leur goître par milliards.

Enfin, au fond du cloaque s’avancait en visière un toit de planches humides et moisies, sur lequel un gros chat roux venait faire sa promenade, écoutant les moineaux s’ébattre dans les arbres, bâillant, fléchissant les reins et détirant ses griffes d’un air mélancolique.

J’avais souvent contemplé ce coin du monde avec une sorte de terreur.

« Tout vit, tout pullule, tout se dévore ! m’étais-je dit. Quelle est la source de ce flot intarissable d’existences, depuis l’atome tourbillonnant dans un rayon de soleil, jusqu’à l’étoile perdue dans les profondeurs de l’infini ?… Quel principe pourrait nous rendre compte de cette prodigalité sans bornes, incessante, éternelle, de la cause première ? »

Et, le front entre les mains, je me plongeais dans les abîmes de l’inconnu.

Or, un soir du mois de juin, vers onze heures, comme je rêvais de la sorte, accoudé sur la traverse de ma fenêtre, il me sembla voir une forme vague se glisser au pied de la muraille, puis une porte s’ouvrir, et quelqu’un traverser les ronces pour se rendre sous le toit.

Tout cela s’accomplissait dans l’ombre des masures environnantes ; c’était peut-être une illusion de mes sens. Mais le lendemain, dès cinq heures, ayant regardé dans le cloaque, je vis en effet un grand gaillard s’avancer du fond de l’échoppe, et, les bras croisés sur la poitrine, se mettre à m’observer moi-même.

Il était si long, si maigre, ses habits étaient si délabrés, son chapeau tellement criblé de trous, que je ne doutai pas que ce ne fût un bandit, caché là le jour pour se soustraire à la police, et sortant la nuit de son repaire, pour dévaliser et même pour égorger les gens.

Mais jugez de ma stupeur, quand cet homme, levant son chapeau, me cria :

« Hé ! bonjour, Christian, bonjour ! »

Comme je restais immobile, la bouche béante, il traversa le clos, ouvrit la porte, et s’avança dans la rue déserte.

Je remarquai seulement alors qu’il portait une grosse trique, et je me félicitai de ne pas l’entretenir en tête-à-tête.

D’où cet individu pouvait-il me connaître ?… Que me voulait-il ?

Arrivé devant ma fenêtre, il leva ses longs bras maigres d’un air pathétique :

« Descends, Christian, s’écria-t-il, descends que je t’embrasse… ah ! ne me laisse pas languir ! »