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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/306

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LE BLANC ET LE NOIR.

« Saphéri est mort ! »

Elle se prit à sangloter.

Et la fille cria :

« Saphéri ! Saphéri ! »

Mais alors tout disparut, et Théodore Blitz, me prenant par la main, me dit :

« Partons. »

Nous sortîmes. La nuit était belle ; les feuilles tremblotaient avec un doux murmure.

Comme nous courions tout effarés dans la grande allée des Platanes, une voix lointaine, mélancolique, chantait sur le fleuve la vieille ballade allemande :

La tombe est profonde et silencieuse,
      Son bord est horrible !
Elle étend un manteau sombre,
Elle étend un manteau sombre
      Sur la patrie des morts.

« Ah ! s’écria Blitz, si Grédel Dick n’avait pas été là, nous aurions vu l’autre, le grand noir, décrocher Saphéri ; mais elle priait pour lui, la pauvre âme… elle priait pour lui : Ce qui est blanc reste blanc ! »

Et la voix lointaine, toujours plus faible, reprit au murmure des vagues :

      La mort n’a pas d’échos
Pour le chant du rossignol.
Les roses qui croissent sur la tombe,
Les roses qui croissent sur la tombe
      Sont des roses de douleur.

Or, la scène horrible qui venait de s’accomplir sous mes yeux, et cette voix lointaine, mélancolique, — qui, s’éloignant de plus en plus, finit par s’éteindre dans l’étendue, — me sont restées comme une image confuse de l’infini, de cet infini qui nous absorbe impitoyablement et nous engloutit sans retour ! Les uns en rient comme l’ingénieur Rothan ; les autres en tremblent, comme le bourgmestre ; d’autres en gémissent d’un accent plaintif ; et d’autres, comme Théodore Blitz, se penchent sur l’abîme pour voir ce qui se passe au fond. Mais tout cela revient au même, et la fameuse inscription du temple d’Isis est toujours vraie : « Je suis celui qui est, — et nul n’a jamais pénétré le mystère qui m’entoure, nul ne le pénétrera jamais. »


FIN DE LE BLANC ET LE NOIR.