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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/298

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LE BLANC ET LE NOIR

ne dit mot ; mais enfin l’ingénieur Rothan, entraîné par son humeur caustique, s’écria :

« Quel galimatias, nous chantez-vous là, Monsieur l’organiste ? Que signifient ces Amschaspands ? ces neuf fois neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix mille Envies ? Ha ! ha ! ha ! C’est vraiment trop comique. Où diable allez-vous prendre ce singulier langage ? »

Théodore Blilz s’était arrêté tout court, fermant un œil, tandis que l’autre, tout grand ouvert, étincelait d’une ironie diabolique.

Et quand Rothan eut fini :

« Oh ! ingénieur, oh ! esprit sublime, maître de la truelle et du mortier, dit-il, directeur des moellons, ordonnateur de l’angle droit, de l’angle aigu et de l’angle obtus, vous avez raison, cent fois raison ! »

Et il se courba d’un air moqueur :

« Rien n’existe que la matière, le niveau, la règle et le compas. — Les révélations de Zoroastre, de Moïse, de Pythagore, d’Odin, du Christ ; l’harmonie, la mélodie, l’art, le sentiment, sont des rêves indignes d’un esprit lumineux tel que le vôtre.— C’est à vous seul qu’appartient la vérité, l’éternelle vérité.— Hé ! hé ! hé ! Je m’incline devant vous, je vous salue, je me prosterne devant votre gloire, impérissable comme celle de Ninive et de Babylone ! »

Ayant dit ces mots, il fit deux pirouettes sur ses talons, et partit d’un éclat de rire si perçant, qu’on aurait dit le chant d’un coq qui salue l’aurore.

Rothan allait se fâcher ; mais, au même instant, le vieux Juge Ulmett entra, la tête enfoncée dans son gros bonnet de loutre, les épaules couvertes de sa houppelande vert-bouteille à bordure de renard, les manches pendantes, le dos arrondi, les paupières demi-fermées, ses joues musculeuses et son gros nez rouge ruisselants de pluie.

Il était trempé comme un canard.

Dehors, l’eau tombait par torrents ; les gouttières clapotaient, les gargouilles se dégorgeaient, et les rigoles se gonflaient comme des rivières.

« Ah ! Seigneur ! fit le brave homme, faut-il être fou pour sortir par un temps pareil, et surtout après tant de fatigues : deux enquêtes, des procès-verbaux, des interrogatoires ! Le bokbier et les vieux amis me feraient traverser le Rhin à la nage. »

Et, tout en grommelant ces paroles confuses, il ôtait son bonnet de loutre, ouvrait sa large pelisse pour en tirer sa longue pipe d’Ulm, sa blague à tabac et son briquet, qu’il déposait soigneusement sur la table. Après quoi, il suspendit la houppelande et le bonnet à la tringle d’une croisée en s’écriant :

« Brauer !

— Que désire M. le juge de paix ?

— Vous feriez bien de fermer les volets. Croyez-moi, cette ondée pourrait finir par des coups de tonnerre. »

Le brasseur sortit aussitôt, les volets furent fermés et le vieux juge s’assit dans son coin en exhalant un soupir.

« Vous savez ce qui se passe, bourgmestre ? fit-il alors d’un accent triste.

— Non. Qu’est-ce qui se passe, mon vieux Christophel ? »

Avant de répondre, M. Ulmett promena tout autour de la salle un regard attentif.

« Nous sommes seuls, mes amis, dit-il, je puis bien vous confier cela : on vient de retrouver, vers trois heures de l’après-midi, la pauvre Grédel Dick, sous l’écluse du meunier, au Holderloch.

— Sous l’écluse du Holderloch ! s’écrièrent les assistants.

— Oui… une corde au cou !… »

Pour comprendre combien ces paroles durent nous saisir, il faut savoir que Grédel Dick était l’une des plus jolies filles de Vieux-Brisach, une grande brune aux yeux bleus, aux joues roses ; la fille unique du vieil anabaptiste Pétrus Dick, qui tenait à ferme les biens considérables du Schlossgarten. Depuis quelque temps, on la voyait triste et grave, elle autrefois si rieuse, le matin au lavoir et le soir à la fontaine au milieu de ses amies. On l’avait vue pleurer, et l’on attribuait son chagrin aux poursuites incessantes de Saphéri Mulz, le fils du maître de poste, un solide gaillard, sec, nerveux, le nez aquilin et les cheveux noirs frisés, qui la suivait comme son ombre et ne lâchait pas son bras les dimanches à la danse.

Il avait même été question de leur mariage ; mais le père Mutz, sa femme, Karl Brêmer son gendre, et sa fille Soffayel s’étaient opposés à cette union, sous prétexte qu’une païenne ne pouvait entrer dans la famille.

Grédel avait disparu depuis trois jours. On ne savait ce qu’elle était devenue. Et maintenant, qu’on se figure les mille pensées qui nous traversèrent l’esprit, en apprenant qu’elle était morte. Personne ne songeait plus à la discussion de Théodore Blilz et de l’ingénieur Rothan touchant les esprits invisibles ; tous les yeux interrogeaient M. Christophel Ulmett, qui, sa large tête chauve inclinée, ses épais sourcils blancs contractés, bourrait gravement sa pipe d’un air rêveur.

« Et Mutz… Zaphéri Mutz, demanda le bourgmestre, qu’est-il devenu ?

Une légère teinte rose colora les joues du